écrit le 18 septembre 2017
modifié le 26 septembre 2017

Au temps des maisons closes

Soixante ans après leur fermeture, les maisons closes font encore débat et alimentent tous les fantasmes à coup de livres, films et séries télé. Mais que se passait-il réellement derrière les volets de ces maisons de plaisir ?

Maison close ou de tolérance, bordel, claque, lupanar : les mots ne manquent pas pour désigner ces établissements légendaires dans la vie très privée des Français jusqu’au 13 avril 1946. Ce jour-là, la conseillère municipale Marthe Richard, ancienne prostituée, ex-espionne, soutenue par le bien-pensant MRP (Mouvement républicain populaire), fait voter par le parlement la loi qu’elle avait présentée à la mairie de Paris quatre mois plus tôt. « Le moment est venu de s’engager dans la voie de la propreté et du progrès moral. » La morale triomphait, mais les policiers de la Brigade mondaine faisaient grise mine, la fermeture des maisons les privait d’une source d’informations inestimable. Une taulière, pour éviter la fermeture, était prête à donner des noms ou à raconter des anecdotes croustillantes. Qui couchait avec qui ? Quel ministre marchait en laisse, à quatre pattes, un collier de chien autour du cou ?

C’est la fin d’une époque, la disparition de maisons « prestigieuses » mondialement connues, comme le  One Two Two, le Sphinx ou le Chabanais. Des endroits où le Tout-Paris mondain et les vedettes internationales n’hésitaient pas à y prendre un verre. Marlène Dietrich, Gary Cooper, Errol Flynn, Fernandel, Sacha Guitry : il était du dernier chic d’être reçu par les grandes taulières de l’époque, Fabienne Jamet au  One Two Two, ou Martoune, patronne du Sphinx, qui prétendit avoir eu la visite d’Hitler pendant son séjour à Paris
en juin 1940.

Paris, avant le 13 avril 1946, comptait 178 maisons closes. On pouvait trouver dans le Guide rose, les adresses de ces lieux au nom évocateur : les Belles Poules, Zilda Miel, Miss Ketty… Les spécialités maison y étaient indiquées. Le 9, rue Navarin (« Pour amateurs, victimes et bourreaux »), le 7, rue du Hanovre et le 6, rue des Moulins attiraient les adeptes de l’« éducation anglaise ». Rue Saint-Sulpice, quartier très religieux, chez Jeanne de la Grille, les ecclésiastiques étaient les bienvenus et pouvaient même quitter l’établissement à l’abri des regards, par une porte dérobée.

Au One Two Two, rue de Provence, sept étages, dix salons, soixante pensionnaires, des chambres à thème étaient réservées aux clients « à passion ». La cabine du corsaire avec ses bouées de sauvetage et son hublot, le compartiment de chemin de fer, la pièce médiévale avec ses chaînes et son billot… Le Sphinx, boulevard Edgar Quinet, se distinguait en autorisant ses filles à sortir avec les clients, le samedi soir, dans des boîtes de nuit. Le Chabanais, immeuble de huit étages, proposait les services de trente-cinq filles, un salon pompéien, un salon japonais et des chambres vénitienne, turque, indienne, russe et espagnole. Ce lieu tout comme le  One Two Two figuraient sur l’agenda du chef d’État étranger en visite à Paris, en tant que « visite du Président au Sénat ». Le Chabanais avait la faveur du prince de Galles (futur Édouard VII). Il s’était fait faire une « chaise de volupté », un fauteuil de forme spéciale avec des étriers métalliques, qui lui permettait de se distraire avec deux femmes en même temps. On disait qu’il faisait prendre des bains de champagne à ses favorites dans une baignoire en cuivre rouge en forme de sirène. Elle fut la vedette en mars 1951 d’une vente aux enchères du mobilier du Chabanais.Achetée par un
antiquaire, on la retrouva plus tard chez Salvador Dali qui l’exposa dans sa suite du Meurice, et y fit installer un poste de téléphone.

À l’Étoile de Kléber, rue Paul Valéry dans le XVIe, trois étages, six  chambres : on se devait d’être accueilli par la patronne, Mme Billy, qui connaissait son Tout-Paris sur le bout des doigts. Maurice Chevalier, Michel Simon, Raimu, Mistinguett étaient des habitués, sans oublier Edith Piaf qui de 1941 à 1943, loua une chambre au dernier étage pour recevoir son amant. Des femmes mariées, des mannequins, des hôtesses de l’air y allaient l’après-midi arrondir leurs fins de mois.

En 1940, la façade de ces maisons d’amours tarifés prend un côté sombre. Les Allemands entrent dans Paris. L’Occupation commence. Les taulières se frottent les mains. Les maisons les plus connues restent fermées aux Français, réquisitionnées pour les officiers vert-de-gris. Le champagne millésimé coule à flots, les taulières font des ronds de jambe devant les officiers de la Wehrmacht et leur présentent leurs plus jolies pensionnaires. L’Occupant paye rubis sur l’ongle. Les seuls Français admis sont les collaborateurs de haut niveau et les truands de la Carlingue, la Gestapo française de la rue Lauriston. La patronne du  One Two Two, Fabienne Jamet, écrira en 1975, dans ses mémoires : « Les soirées ! J’ai presque honte de le dire, je ne m’étais jamais autant amusée de ma vie. Pourtant, c’est la vérité, ces nuits d’occupation ont été fantastiques ! »            

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Article par Jean-pierre de Lucovich
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