écrit le 6 janvier 2021
modifié le 6 janvier 2021

L’histoire de la « Don Pancho »

Cette pièce unique réalisée sur-mesure par Vacheron Constantin dans les années 30 est sans doute l’une des créations les plus rares et les plus entourées de légendes de la maison.

© Philips / Vacheron Constantin


© Philips / Vacheron Constantin

Peut-on passer du rêve à la réalité ? Christian Selmoni, directeur du patrimoine chez Vacheron Constantin, n’osait y croire. Un matin, il reçoit un coup de téléphone d’Alexandre Ghotbi, directeur des ventes de Phillips à Genève, lui demandant des renseignements sur une montre exceptionnelle, réalisée en commande spéciale au milieu des années 30.

Il s’agirait de la mystérieuse montre référence 3620, dite « Don Pancho ». Sans doute l’une des pièces les plus rares et les plus entourées de légendes parmi les créations de la maison.

Pour l’historien de la marque, elle n’était jusqu’alors qu’une petite photo, à la page 404 du livre L’univers de Vacheron Constantin, paru en 1992. Une image en noir et blanc qui ne laisse même pas supposer la couleur du boîtier.

LA PLUS LÉGENDAIRE DES VACHERON

La première étape du retour dans la lumière de ce garde-temps d’exception commencera donc par une plongée dans les archives, riches et précises, de la manufacture. Qui était donc ce « Don Pancho » et quelles étaient ses exigences ? Une lettre, datée du 27 décembre 1935 et expédiée de Madrid par le magasin Brooking, permet d’en savoir davantage.

Un certain Francisco Martinez Llano souhaiterait commander une montre sur-mesure, répondant à des souhaits précis. Riche homme d’affaires espagnol, il exploite des mines au Chili. Le détail a toute son importance car il va conditionner l’usage de la montre, appelée à lui fournir, dans son quotidien professionnel, les informations dont il a besoin. Des « notifications » au poignet, avant l’heure. La montre devra être lisible en toutes circonstances.

Pour cela, le client souhaite deux cadrans argentés interchangeables ; sur le premier, les chiffres, de type « Breguet », sont noirs émaillés, sur l’autre ils sont luminescents (grâce au radium, à l’époque) pour descendre dans ses mines.

Si la lumière vient à manquer, il sera averti de l’heure par une sonnerie puisqu’il a expressément souhaité une répétition minute. Mais avec le moins de notes possibles, car le tintement doit rester discret. L’indication du jour et de la date rétrograde complèteront le dispositif.

Toutefois, Francisco Martinez Llano, que ses collaborateurs surnomment « Don Pancho », ne veut pas d’un cadran trop encombré et ne souhaite pas avoir l’affichage de toutes les fonctions offertes par le calendrier perpétuel que peut offrir le mouvement 10 lignes conçu par la manufacture suisse, notamment les phases de lune qu’il juge inutiles.

UNE PERSONNALISATION AVANT-GARDISTE

Les exigences du client ne portent pas que sur le fond, mais aussi sur la forme. Elle sera aussi guidée par la fonctionnalité. La couronne de remontoir devra être placée à midi afin de prévenir tout risque de la heurter. Pour répondre à cette demande, l’horloger suggère un calibre de type Lépine, dont les secondes sont en ligne avec la couronne, mais modifié, avec la répétition minute placée à 3 heures et non à 9 heures comme habituellement.

Un mouvement exécuté par des horlogers réputés de la vallée de Joux : Paul Nicole pour l’ébauche et Victorin Piguet pour le module de calendrier perpétuel. Au dos du boîtier en or jaune de forme tonneau, très en vogue à l’époque et choisi après propositions de plusieurs dessins, il fait graver ses initiales, délicatement émaillées de bleu. Enfin, en raison de l’humidité ambiante au Chili, la montre est demandée avec six bracelets de cuir différents, aisément interchangeables.

Un souhait de personnalisation avant-gardiste. La commande, chiffrée 3 500 CHF, est passée le 4 février 1936 et quatre années seront nécessaires pour la réalisation de cette pièce sur-mesure d’une grande modernité. Elle sera livrée en janvier 1940. Son commanditaire ne la quittera plus, jusqu’à sa mort en 1947.

Il aura fallu attendre le 11 mai 2019 pour que cette pièce exceptionnelle, détenue depuis par la famille, ne change de mains. La réalité de l’enchère de 740 000 CHF, lors de la vente chez Phillips, a été, pour un heureux et discret collectionneur, l’aboutissement d’un rêve.

Christian Selmoni, directeur Style et Héritage de Vacheron Constantin, a largement contribué à reconstituer l’histoire de cette montre unique, disparue depuis des années, commandée chez Brooking à Madrid, et conçue par la manufacture en Suisse pour être utilisée dans des mines au Chili. © Vacheron Constantin

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Article par Frédéric Brun
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