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écrit le 7 septembre 2020
modifié le 7 septembre 2020

Fausse montre, vraie bombe à retardement

Les montres de contrefaçon ne nuisent pas qu’aux résultats ou à l’image des maisons horlogères. En participant au financement du terrorisme, elles sont une menace globale.

© James Albon


© James Albon

Après les attentats de Paris, en janvier 2015, l’enquête a révélé que les frères Kouachi s’étaient livrés au trafic de contrefaçons pour financer leurs opérations. Des lunettes, des chaussures de sport, mais aussi des montres.

Difficile à traquer dans une économie mondialisée, la contrefaçon est l’activité criminelle la plus lucrative et la moins sanctionnée. Plus légèrement punie que le trafic de drogue, la prostitution ou le crime organisé, elle rapporte plus gros.

En effet, si le trafic de produits stupéfiants génère 200 % de profit pour les commanditaires, un contrefacteur de montres ferait quant à lui un bénéfice net de près de 2 000 %. Selon les études, le commerce international de contrefaçons atteindrait l’équivalent de 510 milliards de dollars, soit près de 3,5 % du commerce mondial.

Si, selon les douanes et un récent rapport d’Europol, les montres sont la cinquième catégorie de produits les plus saisis aux frontières, elles arrivent en tête du classement en termes de valeur. Les transactions sont estimées à plus de 14 milliards d’euros. Une manne.

Donc une aubaine pour les mafias et les terroristes à une époque où un individu peut basculer de la délinquance à la lutte armée radicale. Même isolé, le trafic de contrefaçons offre aux malfaiteurs la possibilité de se financer rapidement, avec des sommes en liquide passant inaperçues.

Acheter une montre de contrefaçon ne se résume pas à se mentir à soi-même et à tromper son entourage. Derrière le petit souvenir de voyage, se cache une menace sérieuse.

Ce qui inclut les montres bien sûr. Les quelques marchands à la sauvette des sites touristiques ne sont qu’un arbre cachant la forêt. Pour se rendre compte de l’ampleur du sujet, il faut mettre le cap sur la Chine. Plus précisément sur Guangzhou, le plus grand des nombreux marchés dédiés aux fausses montres en Chine.

Plus de 3 000 échoppes et comptoirs y sont côte-à-côte, à ciel ouvert, à la vue de tous. Aucune marque n’y échappe, des plus grandes maisons horlogères aux griffes de mode. Certaines pièces d’un goût plus que douteux marient des éléments des modèles connus. Par exemple, une Navitimer marquée Cartier, ou une Tank estampillée Panerai.

Des faux grotesques qui abusent une clientèle peu avertie mais nombreuse. Pire, des « monstres » circulent : une lunette de Submariner, sur un boîtier en forme de Nautilus, avec des aiguilles Breguet et un marquage Piaget. Frankenstein n’y reconnaîtrait pas les siens…

« Ils ont une imagination débordante. C’est toujours une surprise de découvrir ce qu’ils sont capables de mélanger. Cela défie l’entendement », s’amuse Walter von Känel.

Mais le président de Longines ne plaisante pas avec le sujet de la contrefaçon : « Ces pièces affreuses sont faciles à traquer pour nos enquêteurs et à faire saisir puis détruire. Tous les jours, je reçois des rapports avec des photos. J’en ai plus sur mon bureau que documents techniques venant de la fabrication chez nous. En revanche, il existe de plus en plus de faux presque parfaits, mais sans aucune fiabilité, qui sont extrêmement trompeurs pour le consommateur ».

© James Albon

BONNES INTENTIONS ET RÉALITÉ

Officiellement, les autorités chinoises participent à la lutte internationale contre la contrefaçon, mais il y a encore un très grand décalage entre la volonté politique de Pékin et ce qui se passe réellement sur le terrain, comme le souligne Yves Lapierre, le directeur de l’INPI (Institut National de la Propriété Intellectuelle).

La Chine, en comptant Hong-Kong, reste bien la première plaque tournante de la contrefaçon horlogère, avec plus de 30 millions de fausses montres diffusées chaque année. Par comparaison, l’industrie horlogère suisse, toutes marques confondues, n’a exporté en 2019 que 21 millions de montres. L’industrie du faux est en pleine croissance.

Plus de 500 milliards de dollars actuellement, contre 250 milliards de dollars en 2007, estiment les experts. D’autant que si la majorité des fausses montres est vendue à petits prix – une fausse Swatch en mauvais plastique s’achetant 2 ou 3 dollars – il existe de plus en plus de « belles » contrefaçons, quasiment parfaites à l’oeil, et même sous la loupe, vendues plusieurs milliers d’euros. En espèces, bien sûr.

Du « cash » qui irrigue directement les réseaux terroristes et leur permet d’investir dans leurs propres ateliers. Ils organisent désormais eux-mêmes la fabrication et la distribution de produits contrefaits, selon les rapports des douanes et des offices publics de lutte, comme le CNAC (Comité National Anti-Contrefaçon) en France.

Des réseaux qui poussent le cynisme jusqu’à se faire grossistes et vendre, avec une marge, les montres à leurs « agents » infiltrés dans les pays d’écoulement. Il n’y a pas de petit profit. Le marché français représenterait, selon les experts internationaux, 17 % du volume global des fausses montres écoulées. La France est le deuxième pays le plus impacté dans le monde, après les États-Unis (24 %).

Une situation plus que préoccupante en raison des liens directs de ce trafic avec l’acquisition d’armes et d’explosifs ou le financement de projets d’attentats. Bien conscient des dangers, l’ensemble des professionnels du secteur sont désormais unis dans la lutte anti-contrefaçon, comme nous le précisait déjà en 2018 Ricardo Guadalupe, CEO de Hublot : « avec l’ensemble des manufactures, nous agissons ensemble, en concertation, en plus de nos actions spécifiques propres ».

La démarche commune, c’est l’information du consommateur, ou la formation des collaborateurs et des vendeurs. À titre individuel, les manufactures opèrent aussi, en toute discrétion, en employant des dizaines d’enquêteurs privés. Ils sont chargés de traquer les filières, de débusquer les ateliers et de renseigner les autorités pour permettre les coups de filets et les saisies.

Une stratégie dynamique de protection de sa propriété intellectuelle qui commence à porter ses fruits, grâce à la détermination totale de certains patrons de grandes marques.

« Nous nous y appliquons de manière fréquente et régulière en procédant à la surveillance des contrevenants en ligne et sur le terrain. Nous remontons leur piste et décidons des actions à mener à leur encontre dans le monde entier. Notre approche porte ses fruits, comme l’illustre le cas récent contre le contrevenant Awsky », confirme Jean-Marc Pontroué, CEO de Panerai.

En effet, la décision définitive en faveur de Panerai contre le fabriquant de copies Awsky, rendue le 13 avril dernier par le tribunal populaire du district de Luohu, près de Shenzhen, en Chine, est une étape importante et permet de constater un certain engagement de la part des autorités chinoises.

Par ailleurs, les prises sont de plus en plus spectaculaires, les destructions impressionnantes. En 1983, Alain-Dominique Perrin et le sculpteur César avaient fait un événement à forte visibilité, en écrasant au rouleau compresseur quelques milliers de montres, pour en faire trois cubes compressés. Signés, ils sont devenus une oeuvre d’art à part entière exposée au siège de Cartier.

Mais cette « performance » moderne est désormais loin des réalités de la lutte actuelle contre les faux. Ce sont des cargaisons entières de copies qui sont saisies désormais. L’une des plus récentes, dans un port italien, a été une prise de 200 000 fausses montres, prêtes à inonder le marché européen.

Le danger est bel et bien au coin de la rue : mettre une fausse montre à son poignet, c’est placer une grenade dans la main d’un terroriste.

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Article par Frédéric Brun
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