écrit le 12 décembre 2017
modifié le 18 décembre 2017

Jean d’Ormesson mis à nu

Jean d'Ormesson aimait écrire nu. Parfois, du moins. La plupart du temps, il arborait une de ses belles chemises, assorties à son regard, et l'une de ses fameuses cravates en tricot. Ses fournisseurs ? Prolixe côté cour, l'écrivain était discret côté jardin. Monsieur fait parler l'Immortel.

La cravate en tricot ?

« Les Inrockuptibles avaient fait un article sur moi et ils avaient écrit : il faut quand même lui rendre une justice, c’est d’avoir imposé la cravate tricotée. Ça m’avait fait plaisir. Maintenant, tout le monde en porte. Je me demande si je ne devrais pas essayer d’imposer autre chose. J’ai écrit tous ces livres, et on se souviendra de ma cravate tricot. » (Vogue)

Ses cravates en tricots, aussi célèbres que ses manchettes dans le Figaro.

Les costumes ?

« Il faut un costume de Cifonelli. » (GQ)

Les complets de flanelle grise l’hiver, et de tissus plus léger beige aux beaux jours, et toujours bleu marine le soir, ont été la signature du style Jean d’O. Ils avaient aussi un point commun avec ceux de François Mitterrand.  « A tort ou à raison, il me semblait qu’il [l’ancien président] ne m’avait pas invité au titre de journaliste, mais plutôt comme un ami lointain, choisi pour des raisons qui me restaient mystérieuses » (Le Point). Etais-ce pour parler chiffons ? L’écrivain et le chef de l’Etat se sont souvent rencontrés, notamment au Palais de l’Elysée. Mais rien ne dit s’ils se sont un jour croisés à quelques pas de là, au 31 de la rue Marbeuf, chez Arturo Cifonelli. Ils avaient le même tailleur, à une époque où les politiciens s’habillaient encore convenablement et dans de bonnes maisons.

Au moins un sujet sur lequel il été toujours d’accord avec François Mitterrand : l’adresse de leur tailleur, Arturo Cifonelli.

Les chemises ?

« Ce sont les chemises que je préfère. J’allais souvent les acheter à Rome, au troisième étage d’un immeuble de la via del Corso, dans un atelier de confection. » (Madame Figaro).

« J’achetais souvent mes chemises chez Charvet ou chez Hilditch & Key. Mais tout cela m’a passé. » (Le Temps).

Loin de l’étiquette, le bonheur de vivre, en Corse.

L’habit vert ?

« J’écris parfois nu, surtout l’été. Le plus souvent, en pantalon et chemise. Jamais en habit d’académicien. » (Madame Figaro)

« Roger Caillois disait : “ Vous vous déguisez en sauterelle ! ” Vous savez que l’idée de porter cette tenue et cette épée, ça empêche un certain nombre d’écrivains de venir. Je les porte moi-même très peu. On s’habille lors des séances solennelles et quand on enterre un confrère. L’Académie française, c’est une société de pénitents et de croque-morts. On est surtout là pour enterrer des confrères. La seule excuse pour porter cet habit quand même assez ridicule, c’est qu’il a été dessiné par [le peintre Jacques-Louis, ndlr.] David. C’est un objet d’art. Mon père portait des habits brodés du même genre comme ambassadeur. Pour mon père, l’élégance n’existait pas. Je crois qu’il trouvait ça immoral. Et pourtant, il se mettait en uniforme très volontiers. Il avait un chapeau avec des plumes. Je le vois encore montant dans un carrosse traîné par huit chevaux blancs allant remettre, en habit, ses lettres de créance au roi de Roumanie. » (Vogue)

L’uniforme d’académicien, ou l’habit de lumière de ce matador des idées.

Les souliers ? 

« Autrefois, j’étais fan de chaussures, j’allais à Rome chez un bottier très élégant, le Cavaliere Gatto, cordonnier du roi. Aujourd’hui, je suis plutôt Tod’s et je m’autorise parfois une folie passagère chez John Lobb. » (Madame Figaro). Mais il aimait aussi tellement être nu-pieds dans l’herbe des jardins ou sur le sable de la plage proche de sa maison en Corse.

Ce gentilhomme à la française aura traversé, en va-nu-pieds, une vie en grandes pompes.

Les voitures ?

« Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup les voitures. Dans un coup de folie, j’ai acheté d’occasion, il y a quarante ans, un très joli cabriolet Mercedes que j’ai toujours. » (Le Temps).

En route vers de nouvelles aventures, une place libre à ses côtés pour de jolies passagères.

Son héros ?

« J’étais fou de Cary Grant et de Randolph Scott. J’aurais voulu leur ressembler. » (Ouest France)

Cary Grant, son héros. 1 mètre 87. Mais est-ce cela qui compte?

Les cigares ?

« Un puissant de ce monde invite un jeune homme à dîner. “ Venez. Il y aura des cigares et une surprise.” La soirée se déroule fort bien – mais sans le moindre cigare. À la fin, n’y tenant plus, le jeune homme murmure : “ Vous avez parlé de cigares… ” – “ J’avais dit, répond l’autre, qu’il y aurait des cigares et une surprise. La surprise est qu’il n’y a pas de cigares. ”. »  (Dieu, les affaires et nous : Chronique d’un demi-siècle, éd. Robert Laffont,2015)

Volutes au soleil de Roland-Garros pendant le match Federer-Monfils en 2011.

Le rangement ? 

« Le désordre, c’est la jeunesse du monde. Il en a la fraîcheur, la naïveté, la profusion et l’amertume. Il manquera à tous ceux qui ne l’ont pas connus, ce goût du matin, cette ardeur, ces larmes amères et douces qui font quelques unes des délices de la vie. » (Le Figaro)

Un désordre très organisé pour un écrivain aux visions claires dans des idées complexes.

Un élégant ? 

« Une idée dont je me fiche complètement. L’idée d’être élégant ne me passe par l’esprit à aucun moment, et je serais plutôt vexé d’être considéré comme tel, sinon peut-être moralement. Je veux bien être élégant moralement, mais sûrement pas physiquement. » (Le Temps)

« De temps en temps, je m’habille en jean, et de temps en temps, je fais une folie, je prends… Ce qu’il y a de mieux ! » (GQ)

Comme son maître, Chateaubriand, il feignait de dédaigner les honneurs pour mieux les accepter.

Le mot de la fin ? 

« Il y a quelque chose de pire que de mourir : c’est de ne pas mourir. J’ai tant aimé la vie que j’accepte la mort comme son accomplissement. Le charme de la vie, sa grâce, son bonheur viennent de sa précarité. Il lui suffirait de durer un peu trop pour devenir lassante et peut-être atroce. Les dieux, pensaient les anciens, en guise sans doute de consolation, aiment ceux qui meurent jeunes. Si un génie, bienveillant ou malin, me proposait de prolonger ou de recommencer mon parcours dans le système implacable de l’espace et du temps, je déclinerais son offre. Nous vivons déjà bien plus longtemps que nos grands-parents. Une fois suffit. La messe est dite et la farce est jouée. Dieu sait si le voyage m’a plu. Je ne le referais pas volontiers. Merci beaucoup. Merci pour le séjour et merci pour le retour. » Jean d’Ormesson (C’était bien, éd. Gallimard, 2003)

Jean d’Ormesson, 16 juin 1925 – 7 décembre 2017

 

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Article par Frédéric Brun
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