Style > Les élégants du siècle
écrit le 11 mai 2013
modifié le 23 octobre 2017

La « french touch »

Foin de béret et de baguette de pain ! Le style français conjugue finesse et discrétion, tout en incarnant, non pas une avant-garde, mais un pont, une terre d’influences et de confluences. Qui n’en laisse que mieux s’exprimer certains de ses créateurs.

Baron Nicolas de Gunzburg


Baron Nicolas de Gunzburg

Autant le style anglais se prête aisément à la description – matières épaisses, tweed, pied-de-poule, confort, excentricité dans la réserve, mélange des couleurs audacieux –, au même titre que son homologue italien – costumes fluides, silhouette souple, tissus nerveux possédant de la tenue –, autant le style français épuise les poncifs. « Les couturiers français ayant depuis toujours tout misé sur la mode féminine, l’élégance masculine n’a pas fabriqué de cliché type », explique l’historien Farid Chenoune. Est-ce à dire qu’il n’existe plus, voire pas ?
« Le style français est en triste état, parce qu’il existe un consensus chez les hommes pour jouer les passe-murailles et ne pas se faire remarquer », se lamentait déjà en 1998 Patrick Lavoix, ancien directeur artistique de Christian Dior Monsieur. Pour lui, « depuis 1968, l’éducation du vêtement et le soin de soi ont disparu ». D’autres affirment au contraire que le style français se caractérise justement par sa finesse et sa discrétion, ce qui en ont fait sa force. Cela tient à la subtilité de lignes, d’influences, de matières, de coupe, de création, qui empêche tout lieu commun.

Le style français revient de loin

Force est de le constater. Il mue, change et se relève. Style de ville, style de vie, le style français revient. Il revient surtout de loin. Car son drame principal est d’être le miroir d’un pays qui n’a pas conscience de posséder une culture de mode masculine, d’une nation qui préfère ce qui vient d’ailleurs par snobisme – c’est d’outre-Manche, donc plus chic –, par ignorance – Paris, c’est pour les femmes –, et par facilité – ce qui ne rentre pas dans une case déterminée n’existe pas. Notre style possédant le handicap de ne pas se prêter aux raccourcis, nos compatriotes eux-mêmes éprouvent le plus grand mal à le distinguer. Quand des sondages demandent quels hommes symbolisent l’élégance « à la française », les réponses frisent souvent le grotesque. N’a-t-on pas élu un jour Johnny Hallyday ?

Affûter la question pour décrocher une définition du style français et les bouches bredouillent, les langues s’empâtent. Ceux qui se lancent partent avec une bouée : le qualifier en regard de Londres et de Milan. Ils jouent les cinéphiles en évoquant Chapeau melon et bottes de cuir (1961) pour la mode made in Savile Row, puis Gassman ou Mastroianni pour les bellâtres séduisants de la péninsule, préambules incontournables, avant de conclure que le style français s’incarne dans Jules et Jim (1962), les films de Melville avec Delon ou dans La bande du drugstore (2001) ; ces minets friqués qui se croyaient dans les années 60 les mieux habillés en voyant un culte à Weston et aux blazers écussonnés. Pour d’autres, notre style combine le confort des matières anglaises et l’allure décontractée et sexy des Italiens, influences auxquelles il ajoute personnalité et verve.

Le style français existe

Ceux qui sont incapables de voir une ligne commune entre la haute couture pour homme du Groupe des Cinq dans les années 60, le new look Cardin des seventies (avant ses combinaisons futuristes et autres délires SF), les sahariennes, ensuite, du chicissime Yves Saint Laurent, le style déluré de Gaultier et celui, plus slim et dandy rock d’Hedi Slimane, en ont conclu trop rapidement que la mode masculine hexagonale n’avait pas de ligne de conduite. Car entre ces maisons fort différentes, il existe, en plus du souci du détail et de la qualité, un dénominateur commun : un esprit décalé, une « french touch ».
Le style français existe, mais encore faut-il que les Français eux-mêmes s’en rendent compte. Qu’ils l’acceptent, le voient, le défendent et perdent cette habitude détestable de considérer leur mode avec dédain. Il est vrai que l’indifférence des Français pour tout ce qui touche à la tenue ne date pas d’hier. Les Anglais ont momifié dans leur panthéon de l’élégance Brummel, arbitre partial du bon goût. Les Italiens ont loué le stylé d’Annunzio, poète esthète du mot comme de la tenue. Qui avons-nous couronné, salué, admiré ? Personne.

Au contraire, chez nous, qu’un homme aime s’habiller a toujours paru suspect. Au mieux indifférence, au pire mépris, les consommateurs eux-mêmes succombent au culte de l’étiquette. À part quelques maisons ultra installées, les Français n’aiment pas acheter français, alors que les Japonais n’ont aucun scrupule à consommer étranger. Mieux, ils aiment les vêtements de nos créateurs. Les Français privilégient le prestige, la griffe, ce qui est dans le vent, qu’ils ont remarqué dans les journaux, alors que les étrangers regardent d’abord le style et la coupe.
En fait, la spécificité française est finalement d’être internationale. De s’inspirer d’ailleurs, pour devenir elle-même. Adoption, adaptation, récréation, tel est le leitmotiv. D’être une interprétation réussie, exacerbée, magnifiée de tendances nées hors de nos frontières.

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Article par Thierry Billard
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