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écrit le 10 octobre 2018
modifié le 10 octobre 2018

La valse de l’étiquette

« Chic disruptif », « léger comme un pop-corn », « vous-même et festif »… ou comment le dress code peut faire tourner une invitation en angoisse et une fête en drame. Puisque, décidément, Monsieur n'a plus rien à se mettre.

Hélène Rochas et François-Marie Banier au Dîner de Têtes Surréalistes chez les Rothschild, 1971.


Hélène Rochas et François-Marie Banier au Dîner de Têtes Surréalistes chez les Rothschild, 1971.

Tout avait pourtant si bien commencé. Une jolie enveloppe au milieu des factures et des publicités. À son épaisseur et à sa dureté, le pli laisse supposer une invitation. Déjà une promesse. Le nom est bien calligraphié, l’encre a un parfum de prestige. L’ouvrir procède du rituel. Extraire le bristol de son habillage est déjà un plaisir. La surface est veloutée, la tranche subtilement dorée. Avec amabilité, et en lettres anglaises, une formule suave prétend espérer le plaisir de votre compagnie. C’est si gentiment demandé.

« Chic disruptif » 
Puis les détails se succèdent. Comme dans les romans policiers, le lieu et l’heure sont la clef du drame. Soudain, patatras ! La fête est finie. L’œil vient de tomber sur cette petite ligne insignifiante, coincée sous l’adresse de réponse : l’étiquette. En langage de startupper, le « dress code ». Une instruction qui se voudrait innocente mais transforme instantanément l’attente en angoisse. Comment traduire en vêtements l’injonction « chic disruptif » ? ou « Californian casual » ? Comme s’il pouvait exister un formalisme reconnu sur la côte ouest des États-Unis…

Le casse-tête commence, avec toute la perversité de cette injonction simultanément assez précise pour proscrire le costume sombre facile, ringardiser le blazer bleu, mais assez floue – ils diront « conceptuelle » – pour ne donner aucune véritable indication aux invités de ce qui n’est déjà plus ni un dîner ni une fête mais un « événement », ou, mieux, une « expérience ». Privilège de la noblesse et des fortunés, les fêtes costumées ne datent pas d’hier. Néron aimait les peaux de bêtes. Le Régent, pour ses « petits soupers », se grimait en paysan pour accueillir à sa table les maux de son temps : le jeu, la misère ou le clergé.

Faire « hashtaguer »
En privé, l’irrévérence et l’esprit donnaient le change au protocole de Versailles. La bourgeoisie imita bientôt les bien nés, et le bal masqué a toujours eu les faveurs de la haute société : les soirées surréalistes de Montparnasse, les soupers chez les Rothschild et Alexis de Redé, ou encore le bal Beistegui à Venise, apothéose du genre.
Les natifs des générations Y à Z découvriront la grande scène finale de La Main au collet d’Alfred Hitchcock. Pour les occasions plus simples, l’affaire de l’habillement était de celle qui se réglait en quelques instants. Le dîner formel ou le gala à l’opéra faisait sortir de sa housse la tenue de soirée. Il suffisait d’écrire « cravate noire » sur le carton. Smoking aurait été fumeux. Ceux qui s’y risquent aujourd’hui verront arriver leurs convives cravatés de petites ficelles noires sous les revers de satin. Bien entendu, les codes classiques de l’élégance en société, pour la plupart âgés d’un siècle tout au plus, sont en pleine érosion.

« Léger comme du pop-corn »
S’habiller redevient un jeu. Un sport largement pratiqué par les Anglais qui raffolent de tout déguisement et perfectionnent avec esprit les détails. Les Américains s’y essaient avec une maladresse parfois outrancière, souvent touchante. Pour les Suisses ou les Allemands, l’indication d’un dress code fait figure de règle stricte. Y déroger serait la mort sociale. À l’inverse, le Français, mi-taquin mi-hautain, prend un plaisir crâneur à affecter de ne pas jouer le jeu et faire le contraire. Il faut bien dire aussi que les placards ne contiennent plus toute la panoplie. Alors, pour attirer dans leurs filets de nouveaux « prospects », les organisateurs de soirées sont prêts à tout essayer et suggèrent d’être « époustouflant », « vous-même et festif », « votre héros de série préféré », « souvenir d’enfance ou de vacances », « truand pour un soir et prostituée pour une nuit », « léger comme du pop-corn », « Fashion and the Catholic Imagination » (NDLR : aucune de ces formules n’est inventée). N’importe quoi, pourvu de choquer et faire « hashtaguer ». De guerre-lasse, le beau carton ira donc à la corbeille et le même soir, on acceptera une invitation d’amis dont le thème ne ment pas : soirée pyjama.

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Article par Frédéric Brun
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