Style > Mode & codes
écrit le 10 août 2013
modifié le 9 octobre 2017

Si le « charlie » a tout à apprendre, le gentleman n’a rien à prouver

Berceau du dandysme mais aussi royaume de l’extravagance, l’Angleterre est un formidable terrain d’expression. Entre deux extrêmes, le gentleman d’aujourd’hui se nourrit des codes stricts du passé pour continuer de rester un modèle de style.

Edouard VIII


Edouard VIII

Le drame de l’élégance britannique, c’est d’être à la mode. Aussi faut-il affirmer d’emblée, au risque de dénoncer de faux dévots : une certaine anglomanie en France parmi les B.C.B.G. – l’équivalent des Sloane Rangers – est parfois un détournement, voire une corruption de ce que porte un véritable élégant d’outre-Manche. Il faut ainsi se méfier de ce qu’on croit être anglais, tant il est vrai que le berceau du dandysme et de l’extravagance vestimentaire a exporté le meilleur comme le pire : le bon goût sans âge (comme le « Pure malt » vieilli) et des déguisements aléatoires, pièges à fashion victims.

Gentleman Agreement

Remarque préliminaire, de nature à se libérer de tout complexe : l’Anglais moyen est généralement moins bien habillé que l’Italien ou le Français de même espèce. Le « look branché », fait d’excentricités chromatiques et de motifs emphatiques – carreaux élargis, rayures osées sur des tissus rose et pourpre – destinés à hyperboliser la tradition, s’insinue à présent dans Savile Row, la rue des discrets intégristes de l’habillement. Brummell et le punk de base auraient-ils trouvé un gentleman agreement ? Chacun son humour et ses mœurs. On ne vénère pas impunément les fantaisies d’Edouard VIII quand on n’a aucune chance de devenir prince de Galles.

« Troggie » contre « Charlie »

Les innovations vestimentaires, excusées par un titre, sont interprétées comme des dérapages incongrus chez un vulgum pecus de la part d’un gentleman. La sanction la plus courante s’applique à deux catégories que James Darwen, dans le Chic anglais, utilise comme repoussoirs : le « troggie » (littéralement troglodyte), espèce de primate ringue, vêtu n’importe comment avec n’importe quoi et le « charlie », qui imite à tort et à travers le modèle qu’il se donne, dans une quête hasardeuse ponctuée d’erreurs mortelles. Le premier ne peut être converti que sous l’effet de la grâce. Le second nous concerne tous un peu dans notre poursuite raisonnée, autant que patiente, d’une allure adaptée à nos besoins, à notre morphologie, aux lieux que l’on fréquente et aux moments de notre vie.

L’Anglais aime la nature

Pour cela, l’élégance britannique comporte des règles simples mais assez strictes. En 1926, Lady Troubridge indiquait dans The Book of etiquette : « Le secret de tout homme bien habillé est de ne jamais être remarqué. Il fuit tout ce qui est à la mode, est toujours habillé comme il faut, au moment où il faut ». Pour ce qui concerne la silhouette générale, le costume anglais est doté d’épaules et d’une taille légèrement marquées pour une veste aux poches en biais et un pantalon étroit, à peine cassant sur les chaussures. Un blazer doit être dépourvu d’écusson ou de sigle de marque sur les boutons (à moins d’appartenir à la Royal Navy). Contrairement à ce que croient certains « charlies » pour les chemises, le col anglais, venu des États-Unis ou des collèges britanniques, est à proscrire, tout comme le col à l’italienne. On lui préfèrera le col souple sans boutons. Quant aux initiales brodées, qu’affectionnent certains snobs, il est préférable de s’abstenir, mais si l’on y tient, elles doivent être minuscules.

La chemise Tattersall à carreaux est courante chez le gentleman. Ne l’oublions pas, l’Anglais est un homme aimant la nature. Il lui rend hommage. Si bien que la supposée « décontraction », qui démange le « troggie » dès qu’il quitte le périphérique, ou l’adoption par le « charlie » de vêtements town & country est à bannir. C’est au vert seulement – ou le vendredi, par anticipation du week-end – que l’on quitte les costumes gris ou bleus, pour des pantalons en velours whisky, bruns ou beiges, jamais rouges ou verts, malgré sa tendresse pour Peter Pan, ou des pantalons de cavalerie en twill ou whipcord. Veste en tweed de rigueur, à chevrons ou à carreaux.Et si la cravate reste en place, elle change tout simplement de motifs, de couleurs et de tissus. Le motif cachemire ou à pois discrets permute ainsi avec la cravate de laine unie.

Humour, chic et belles matières

Le vert le plus prisé est celui du Barbour, huilé, qui fait carapace de rhinocéros. Par temps froid, le Chesterfield s’impose. Le duffle-coat aussi est à user avec circonspection : il rappelle au gentleman les restrictions des années d’après-guerre. Quant aux chaussures, richelieus noires ou brogues rustiques de couleur brune, toujours avec un bout marqué, elles doivent être impeccablement cirées. Bref, si le « charlie » a tout à apprendre, l’élégant n’a rien à prouver. Même ses fantaisies sont signées, sans suivre la mode ni s’engager dans des frais inconsidérés. Les stylistes anglais comme Paul Smith ou Jeremy Hackett ont compris cette liberté d’expression. Loin d’être embarrassés par leur héritage vestimentaire très codifié, ils s’en inspirent et le modernisent avec humour, chic et belles matières. Pays de Charles et d’Elton John, de James Bond et de David Beckham, vous l’aurez compris, l’Angleterre ne dédaigne pas les extrêmes, pourvu qu’ils aient de l’allure.

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Article parGérard Spiteri
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