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écrit le 12 juin 2018
modifié le 27 juillet 2018

Le monde perdu de la Cafe Society

Grands bals, fêtes somptueuses, croisières mondaines, folies de milliardaires, villas de rêves … Découvrez l’histoire dorée d’un monde cosmopolite où seules la frivolité et l’insouciance étaient prises au sérieux.

D’où vient le nom Café Society ? Son origine est vague. On dit que c’est la commère américaine, organisatrice de soirées mondaines, Elsa Maxwell, qui eut l’idée de baptiser ainsi une société cosmopolite qui, par ses excès, fascina le public dans les années 50 et 60. Mélange de milliardaires sud-américains, d’aristocrates fortunés, d’artistes célèbres, de gigolos professionnels, de beautés internationales, et aussi de pique-assiettes, d’oisifs dépravés et de gays flamboyants.

Les guerres, les conflits sociaux, les problèmes de société n’étaient pas des sujets de préoccupation pour les membres de la Café Society. Leur insouciance pouvait aller jusqu’à la provocation. L’élégance, l’art de vivre, le luxe pour le luxe, tels étaient les « problèmes quotidiens » de cette caste qui voulait recréer à sa manière les fastes du Grand Siècle.

Un monde parfait ? L’écrivain chroniqueur et dessinateur Philippe Jullian, auteur d’un Dictionnaire du snobisme qui fait autorité, le disséqua et en donna cette description cruelle : « Une société dont les membres se déplacent par bancs, tels de gros poissons, l’oeil fait et la dent longue, de Venise à New York en passant par Cannes, Saint-Moritz et Paris. Des parasites la suivent qui lui fournissent des partenaires pour le lit, les cartes ou la boisson. Le seul jeu amusant de ce monde consiste à humilier le parasite du voisin. » On cite encore aujourd’hui le mot de Marie-Laure de Noailles accueillant un musicien qu’elle connaissait mais n’avait pas convié à l’une de ses soirées : « Je suis désolée, mon cher, mais ce soir, je n’ai invité que des amis. »

Charlie contre Arturo

Le comte Etienne de Beaumont, figure emblématique des années 20 et 30, donnait les fêtes les plus prestigieuses et les plus fermées dont il choisissait, avec des amis triés sur le volet, la date longtemps à l’avance. Son but était de piquer les curiosités en laissant filtrer la nouvelle et surtout d’inquiéter ceux qui se demandaient s’ils seraient conviés. « On donne des fêtes pour ceux qui ne sont pas conviés », disait-il. Il fallait en être même si, comme Paul Morand, dans son Journal inutile, souligne que, chez les Beaumont, la chère était triste : « grenadine et biscuits secs ». Qui étaient les « locomotives » – mot démodé, même aujourd’hui, et qui eut été inacceptable pour les membres de la Café Society – de ce milieu, de cette caste obsédée par l’élégance et l’art de vivre ?

Charles et Marie-Laure de Noailles (« les Charles » en langage d’initiés), Etienne de Beaumont, le prince Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, le duc et la duchesse de Windsor, Lady Diana Cooper, Mona Bismarck, Marella Agnelli, Ghislaine de Polignac, le baron et la baronne de Cabrol… Voici pour le gratin. Mais dans la nébuleuse Café Society, on trouvait aussi des milliardaires sud-américains comme le mexicain Charles (« Charlie ») de Beistegui et le chilien Arturo Lopez-Wilshaw, tous deux éperdus de mondanités, avec un avantage certain à Beistegui dont le Bal du Siècle à Venise, en 1951, reste jusqu’à ce jour le bal le plus prestigieux de l’histoire de la Café Society. Coût de la soirée : 175 millions de francs.

En 1944, le baron et la baronne de Cabrol, figures emblématiques de la Café Society, recommencèrent à donner des fêtes où l’on se « devait » d’être invité. Ci-contre : Lady Diana Cooper, épouse de Duff Cooper, ambassadeur de Grande Bretagne en France, avec Frédéric de Cabrol au bal Beistegui en 1951.

Ce soir là, nous sommes sur le Grand Canal au Palais Labia, propriété de Beistegui. Six cents invités sont attendus (les invitations avaient été envoyées un an auparavant) qui font leur arrivée en gondole. Serge Lifar règle l’entrée des invités, tous costumés, qui s’avancent sous une haie d’honneur de cinquante valets. Beistegui a voulu recréer les fastes des spectacles de cour du XVIIIe siècle. Coiffé d’une immense perruque bouclée, il accueille ses hôtes en habit de procurateur de la République de Venise. Les costumes dépassent l’imagination : le couturier Jacques Fath est en Roi Soleil, Barbara Hilton, héritière de la chaîne de magasins Woolworth, la première à être surnommée « pauvre petite fille riche », est en Mozart, le baron de Cabrol en Marc Antoine. Parmi les six cents « amis » de Charlie, on reconnaît Orson Welles, Lady Churchill, l’Aga Khan, Paul Morand, Salvador Dali qui a réglé les tableaux « L’Entrée des géants » et les « Fantômes de Venise ».

Pédéraste et médisance

Le duc et la duchesse de Windsor dans leur résidence de La Croë, sur la Riviera en 1938. Le couple acceptait toutes les invitations et s’était imposé par son snobisme et son élégance.

Les photos du bal sont prises par Cecil Beaton, les costumes sont signés Schiaparelli et Cardin, les ballets réglés par le marquis de Cuevas. Le Bal du Siècle, jamais égalé, avait été précédé par d’autres fêtes mythiques comme le Bal de la Mer (1928), le Bal Colonial (1931), le Bal des tableaux célèbres (1935), le Bal des Rois et Reines (1949) donnés par Etienne de Beaumont, le Bal des Matières (1929), donné par Marie-Laure de Noailles et ceux de Jean-Louis et Baba de Faucigny-Lucinge, comme le Bal Proust en 1929.

Quelques bals brillèrent dans les années 50, mais il faudra attendre les années 70 pour que le Bal Proust – idole du gratin toutes époques confondues – de Marie-Hélène de Rothschild et le Bal My Fair Lady d’Hélène Rochas retrouvent les fastes d’antan. On est surpris, en regardant les photos de Café Society, de constater que le sourire n’est pas toujours à l’affiche chez les invités des grandes soirées. Beaucoup de visages fermés trahissent l’ennui.

On ne venait pas à un bal pour s’amuser, c’était secondaire. Ce qui était important, c’était de faire partie de ceux qui pourraient dire le lendemain : « j’y étais ». Les conversations étaient admirablement creuses : commentaires sur le dernier bal, sur celui à venir, récits de séjours à Tanger, Saint-Moritz, Capri, etc. Et surtout, méchancetés sur les absents. « Si vous n’avez rien à dire de gentil sur personne, venez vous asseoir à côté de moi », avait lancé à une jeune mondaine qui faisait ses débuts chez une grande maîtresse de maison parisienne.

Aucune soirée n’échappait au pinceau de Frédéric de Cabrol, qu’on retrouvait ensuite dans son scrapbook.

Le baron Adolf de Meyer, photographe de mode et de la Café Society, connu pour ses amitiés masculines, et sa femme Olga, étaient surnommés Pédéraste et Médisance. L’écrivain anglais au snobisme exacerbé, Evelyn Waugh, a ce mot cruel à propos des décorateurs : « On ne sait jamais si ce sont des fournisseurs ou des invités. » Plusieurs auteurs se sont intéressés à la Café Society. Paul Morand, Philippe Jullian, Cecil Beaton qui tenait un journal féroce – mais il lui manqua un Saint-Simon qui eut fait merveille, lui qui disait de la cour de Louis XIV qu’elle était « une cascade de mépris ».

Parmi les figures emblématiques de la Café Society, le duc et la duchesse de Windsor occupent une place à part. En 1936, le duc renonça au trône dans une atmosphère de scandale pour suivre l’américaine divorcée Wallis Simpson. Le duc et la duchesse devinrent un couple que l’auteur de théâtre Pierre Barillet, décrivait comme des « Philémon et Baucis faisandés, soudés l’un à l’autre par une légende qui les dépassait ». Lui : ennuyeux, mais jusqu’à sa mort un parangon de l’élégance masculine. Elle : adorée des grands couturiers pour sa laideur chic et sa passion pour les vêtements et les bijoux. Deux de ses mots sont restés célèbres : « On n’est jamais trop riche ni trop mince » et « Si vous êtes fatiguée de faire du shopping, c’est parce que vous êtes allée dans les mauvais magasins ». Pour combler le vide de leur existence, les Windsor acceptaient toutes les invitations et les rendaient dans leur hôtel particulier du Bois de Boulogne.

La plage du Lido à Venise, les yachts de milliardaires, les villas de la Côte d’Azur, les vacances à Capri.

La duchesse était une maîtresse de maison exceptionnelle qui se faisait coiffer trois fois par jour pendant que le duc se livrait à son passe-temps favori, le golf. Les Grands de la Café Society ne furent pas que des donneurs de bals et des mondains fascinés par l’inutile. Certains furent des mécènes et affichèrent leur goût pour l’art jusqu’à la provocation. Les Noailles financèrent le Sang d’un poète, de Jean Cocteau et L’Âge d’or de Luis Bunuel qui fit scandale en 1930 et obligea Charles de Noailles à démissionner du Jockey Club. Les mêmes Noailles firent construire par Mallet-Stevens à Hyères une maison audacieuse qui n’a pas pris une ride. Dans leur salon signé du décorateur minimaliste Jean-Michel Franck – murs tendus de parchemin, meubles en galuchat – de leur hôtel particulier de la Place des États-Unis, on découvrait des toiles de Balthus, Picasso et Dali, tous amis des Noailles, qui recevaient aussi Cocteau et les surréalistes. Étienne de Beaumont finança les Ballets russes.

Charles de Beistegui, en 1930, fit construire par Le Corbusier un appartement sur le toit d’un immeuble des Champs-Elysées. Arturo Lopez installa Dali et sa femme Gala dans une suite de l’hôtel Meurice. Aux soirées de Marie-Blanche de Polignac, « la fumeuse d’opium la plus élégante de Paris », disait Paul Morand, la musique était au programme avec Darius Michaud, Arthur Rubinstein, Horowitz, Menotti… Le temps n’est plus aux milliardaires éclairés, au smoking de rigueur et aux fêtes grand genre fermées au vulgum pecus. Qu’est-ce qu’une grande soirée aujourd’hui ? Dans le meilleur des cas, elle sera somptueuse, donnée par un annonceur raffiné comme Karl Lagerfeld avec son lot de gens branchés, souvent élégants. Parfois, elle sera carrément publicitaire avec en prime distribution gratuite d’iPhone par exemple. Les invités connus sont des vedettes venues faire un cacheton, des « stars » autoproclamées de la coiffure ou de la télé-réalité et des personnalités super « classe » (!) comme Geneviève de Fontenay ou les jumeaux, Igor et Grichka Bogdanov. On peut y venir en tee-shirt et basket avec une barbe de trois jours. À son déclin, à la fin des années 60, la Café Society fut méchamment rebaptisée par un de ses membres, la Nescafé Society. Cela fait longtemps maintenant qu’elle n’est plus que la Nespresso Society. What else ?

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Article par Jean-Pierre de Lucovich Archive Monsieur N°86/2011
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