écrit le 28 septembre 2017
modifié le 2 novembre 2017

Pour certains, le vélo serait devenu le nouveau golf des businessmen en quête d’affaires et de réseau

En l’espace de quelques années, l’image du vélo a profondément évolué : d’un sport populaire, voire ringard, il s’est mué en une pratique ultra-tendance voire élitiste. Décryptage.


Depuis 4 générations, Tamboite appréhende le vélo comme une oeuvre d’art. Ici, le modèle Marcel, un mono vitesse issu de la ligne sport avec jantes en hêtre renforcé de carbone. À côté du cabriolet Facel-Vega des années 60, il incarne à la perfection l’élégance parisienne. Dans Paris, à vélo, on dépasse les autos…

Le bob Ricard au bord des routes, les jerseys aux couleurs criardes, les cuissards pas franchement seyantes… Voilà le genre de clichés généralement associés au cyclisme (quand ce n’est pas le bronzage ou le dopage.) Et ça, ce n’est que pour le vélo dans sa version route et compétition, car si on élargit le spectre à la représentation globale de la bicyclette, la critique est encore plus acerbe : moyen de transport du pauvre, sport du dimanche, lubie de bobo… On en passe et des meilleures !

« Middle-aged man in Lycra »

Mais si les préjugés ont la vie dure, alors sommes-nous peut-être arrivés au crépuscule de leur existence ? Depuis une dizaine d’années maintenant, la pratique connaît en effet un formidable engouement. Il aura fallu attendre les 200 ans du vélo, cette année, pour que la petite reine passe du symbole de la ringardise à un hobby chic et tendance pour nouveaux gentlemen.

Créateur en 2009 de la marque Café du Cycliste, et du concept-store du même nom, Rémi Clermont est le témoin privilégié de cette évolution :

« le vélo est en train de toucher une population beaucoup plus aisée que lors des décennies précédentes. Des personnes issues des catégories socio-professionnelles plus élevées, âgées de 30 à 50 ans, plongent complètement dedans ».

Les Britanniques ont même donné un nom à cette tendance : le « Mamil » pour « middle-aged man in Lycra », ou quand la crise de la quarantaine se traduit par l’acquisition d’un vélo et non plus d’une belle voiture de sport.

Une étude de l’Insee publiée en janvier dernier révèle par ailleurs que si seulement 2 % des Français utilisent le vélo comme moyen de transport pour aller travailler, il est surtout prisé des hommes, citadins et cadres supérieurs. « Il existe aujourd’hui une dimension statutaire dans le fait d’aller au bureau en vélo : c’est montrer que l’on habite suffisamment proche de son lieu de travail pour pouvoir le faire », décrypte Vincent Rebours, à la tête de la marque Louison Bobet.

Paul Vergnaud, champion de Polo Bike est le nouvel ambassadeur de Baume & Mercier. Il incarne l’image de la nouvelle Clifton Club.

Négociations en peloton

Et cela va même beaucoup plus loin. De plus en plus de chefs d’entreprise délaisseraient en effet les terrains de golf au profit des sorties sur deux roues pour étendre leur réseau et parler business. Exit les tractations sur le green, place aux négociations en peloton. Aux États-Unis, la pratique est largement répandue, en particulier chez les jeunes cadres de la Silicon Valley davantage attirés par les grands espaces et l’effort physique que par les swings.

Même constat au Québec où l’ACDA, l’Association cycliste en développement des affaires, regroupe aujourd’hui quelque 350 membres (courtiers, banquiers, avocats…) cherchant à développer leur réseaux tout en pratiquant le vélo cyclosportif. Le phénomène est arrivé en Europe via les forces vives de la City, à Londres. Dans un article paru dans l’hebdomadaire britannique The Economist en 2013, Jean-Jacques Lorraine, fondateur-directeur du cabinet d’architecture Morrow+Lorraine, expliquait même que « 75 % de sa charge de travail, soit environ 45 projets, provenaient directement ou indirectement des contacts créés en vélo. » Il serait selon lui plus facile de briser les barrières hiérarchiques conventionnelles lors de longues sorties que pendant une partie de golf.

Des deals importants

En France aussi, la tendance se dessine comme le souligne Frédéric Muffat, chef d’entreprise et président du Jumping International de Megève. Passionné de vélo depuis toujours, l’entrepreneur a même été jusqu’à créer sa course, la Time Megève Mont-Blanc, une cyclosportive de haute montagne. « En 10 ans, il y a eu un renouvellement du pratiquant vélo, observe-t-il. C’est une nouvelle génération de cyclistes qui arrive, avec du pouvoir d’achat et la passion des belles choses. J’ai d’ailleurs beaucoup d’amis chefs d’entreprise ou médecins qui s’y sont remis. Aujourd’hui, on organise une sortie sur route comme on allait faire un 9 trous auparavant. »

Fondateur de Be-Pôles, un studio dédié à la représentation graphique des marques, Antoine Ricardou a quant à lui l’occasion de rouler au sein du Club Paris Deauville, l’association de cyclistes et de chefs d’entreprises où l’on peut croiser certains patrons du CAC 40. Très vite, il s’est demandé si tout cela pouvait être bénéfique pour ses affaires ? Sa réponse est sans équivoque : « Clairement, il y a des connexions business qui se font. Parfois même des deals importants. »

Au-delà du simple fait de créer du lien social, le vélo, grâce à sa configuration, serait selon lui propice aux échanges. « On roule tous ensemble, côte à côte pendant 4 heures, et en dehors de certains passages difficiles, on est à l’aise pour discuter. »

À quoi doit-on cette montée en gamme de la bicyclette ? Tout d’abord à son internationalisation. Avec les succès de Lance Armstrong sur le Tour de France (7 victoires de 1999 à 2005, retirées depuis pour dopage), puis ceux de Bradley Wiggins (vainqueur du Tour de France 2012 et champion olympique) ou encore de Christopher Froome (vainqueur du Tour de France 2013, 2015 et 2016), le monde anglo-saxon s’est pris de passion pour le cyclisme.

Plus folklorique que technique, le Tweed Run est une course de vélo vintage citadine « with a bit of style », comprendre habillé en tweed.

Une pratique moins traumatisante que le running

Un monde qui n’était pas marqué par la culture traditionnelle et populaire du vélo, contrairement à ce que l’on peut voir en France. Pour de nombreux spécialistes, c’est d’ailleurs Armstrong qui a véritablement lancé le vélo outre-Atlantique. Seulement, à qui l’a-t-il révélé ? Aux personnes qui connaissent l’Europe, qui voyagent et donc qui ont de l’argent.

« Je me suis également aperçu que les cadres des grandes entreprises, arrivés à la quarantaine, faisaient de plus en plus de sport, poursuit Guillaume de La Hosseraye, président du Club Paris Deauville et fondateur de Kilomètre 0, un nouveau lieu dédié au vélo en plein coeur de Paris. Ils se sont dirigés vers une pratique moins traumatisante que le running mais plus active que le golf. » Une pratique qui leur permet aussi d’assouvir un autre de leur besoin, celui de l’évasion. Symbole d’un esprit outdoor actuellement en plein essor, le vélo reste le moyen idéal pour quitter le fourmillement de la ville et s’aventurer loin de sentiers battus.

« C’est à qui aura le plus beau vélo »

Sans oublier qu’il est aujourd’hui possible de s’équiper d’une très belle machine, un peu comme on achète une montre de luxe ou un cabriolet. « Le vélo est un sport individuel mais qui peut se pratiquer en groupe. Et où on peut montrer son équipement, explique Marc Sich, fondateur du shop Steel Cyclewear & Coffeeshop. Le matériel peut donc être révélateur du statut social. » Frédéric Muffat vient par exemple de commander un nouveau vélo, sur-mesure et en titane. « Pour un cadre Legend, il faut un délai de 12 semaines. C’est de l’orfèvrerie ! C’est devenu une compétition entre copains, c’est à qui aura le plus beau vélo. »

Le fabricant américain Specialized, acteur phare du secteur, a quant à lui opéré ces dernières années un virage premium avec l’essor de sa gamme S-Works (l’équivalant de BMW ou de Porsche dans l’industrie automobile). En 2014, la marque a même lancé un vélo à plus de 18 000 €, le S-Works Tarmac McLaren produit à 250 exemplaires seulement ! « Avec ce genre de produit, la cible est différente, explique Yann Noce, responsable marketing France. Ce n’est plus une question de prix mais une question d’exclusivité et de différenciation. » Même logique du côté de la célèbre Maison Tamboite qui s’est récemment relancée en misant sur le segment du luxe avec des modèles à plus de 10 000 €.

Plus de 4000 participants sont attendus sur le célèbre circuit Bugatti du Mans pour la Cyclosportive des 24 Heures de Vélo.

Un marché en mutation
Parallèlement à tout ça, le vélo a aussi réussi à toucher un public jusque-là inaccessible : les branchés. Grâce notamment à l’avènement du vintage, les jeunes urbains ont succombé à la vague fixie (ces vélos minimalistes à pignon fixe) et ont découvert le bike-polo, une pratique underground mise à l’honneur en 2012 par les studios de créations de Louis Vuitton à travers un superbe vélo griffé et que sponsorise désormais l’horloger Baume & Mercier.

Les coursiers sont devenus les chantres du nouveau cool et les rendez-vous tels que l’Anjou Vélo Vintage, le Tweed Run ou l’Eroica, les nouvelles « the place to be ». Même les stars de la discipline dégagent désormais une « coolitude » incroyable à l’image du champion du monde sur route Peter Sagan ou du Français Loïc Chetout. Pour satisfaire ces nouveaux consommateurs au pouvoir d’achat plus élevé, le marché a lui aussi évolué. On a ainsi vu apparaître des nouveaux équipementiers textiles, haut de gamme et trendy.

Le précurseur ? Rapha évidemment, une marque londonienne créée en 2004. D’autres lui ont emboîté le pas comme le Japonais Pedaled et le Français Café du Cycliste dont l’ambition est de proposer une offre à la fois technique et esthétique à travers l’utilisation de matières nobles.

Un créneau également adopté par la marque Louison Bobet, du nom de l’ancienne légende du Tour de France dans les années 1950. Lancée en 2015, la griffe entend proposer des vêtements fonctionnels tout en apportant « l’élégance et le plaisir d’une belle pièce ».

Et ce n’est pas tout ! En octobre dernier, on apprenait – avec surprise il faut bien l’avouer les velléités du géant français du luxe LVMH de racheter Pinarello, une maison italienne de vélos haut de gamme. C’est aujourd’hui chose faite. Certes minoritaire, cette arrivée au capital du fabricant transalpin représente néanmoins une première incursion dans le sport pour LVMH. Mais ce n’est qu’un début puisque le groupe fondé par Bernard Arnault serait aujourd’hui en discussions pour mettre la main sur la marque anglaise Rapha qui a enregistré l’année dernière un chiffre d’affaires de… 57 millions d’euros. De quoi donner un bon coup de pédale.


LE VÉLO À 200 ANS !

1817
Le comte allemand Karl Von Drais crée l’ancêtre du vélo, le vélocipède, appelé la draisienne. Assis à califourchon sur une poutre en bois reliée à deux roues et mise en mouvement par la seule force des pieds, il parcourt 14,4 km (de Mannheim à Schwetzingen) en seulement une heure.

1861
Le Français, Pierre Michaux, serrurier, apporte une invention primordiale à la draisienne : la pédale.

1870
Pour parcourir une plus grande distance à chaque tour de pédale, James Starley invente un vélocipède avec une roue avant de 1,5 m de diamètre et une roue arrière de 50 cm. Il déposa aussi un brevet pour la roue à rayons tangentiels.

 

1879
Naissance de la première bicyclette munie d’une transmission par chaîne.

 


1885
John Starley, le neveu de James, invente la première bicyclette moderne : la Rover Safety Bicycle. Deux roues de même diamètre, un cadre en tube d’acier et une transmission par chaîne.

 

1888
John Dunlop invente le pneumatique.

1903
Date du premier tour de France.

1923
Les premiers dérailleurs voient le jour.

1936
La date du premier vélo à assistance électrique : le EMI/Philips.

1975-80
En Californie, un nouveau vélo pour le sport et la montagne apparaît : le VTT. Il constituera un nouveau regain d’intérêt pour la petite reine. À partir de là, de nombreuses innovations : suspensions, changement de vitesse indexé, utilisation du carbone, du titane…

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Article par Thomas Héteau
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