écrit le 4 mai 2021
modifié le 6 mai 2021

Napoléon, le snobisme de la simplicité

À côté du faste de son sacre, l’homme du 18 Brumaire avait choisi la « sobriété ostentatoire » pour asseoir son pouvoir. À l’occasion du bicentenaire de sa mort, retour sur l’allure minutieusement étudiée de ce mythe de l’Histoire française.

Napoléon Bonaparte  en Premier consul, Antoine-Jean Gros, 1802. Paris, musée national de la Légion d’Honneur. (© RMN - Grand Palais / Gérard Blot)


Napoléon Bonaparte en Premier consul, Antoine-Jean Gros, 1802. Paris, musée national de la Légion d’Honneur. (© RMN - Grand Palais / Gérard Blot)

À côté du faste de son sacre, l’homme du 18 Brumaire avait choisi la « sobriété ostentatoire » pour asseoir son pouvoir. À l’occasion du bicentenaire de sa mort, retour sur l’allure minutieusement étudiée de ce mythe de l’Histoire française.

On l’identifie à la simple ombre de son bicorne. Après sa défaite de Waterloo en 1815, Napoléon abdique et est exilé par les Anglais à Sainte-Hélène – un « affreux rocher », disait-il, au milieu de l’océan Atlantique. Dans la maison de Longwood, entouré de sa garde rapprochée, la captivité est dure pour l’homme qui a fait trembler toute l’Europe. Napoléon lit, jardine, passe de longues heures dans des bains chauds – il y travaille même –, et surtout dicte ses mémoires à son fidèle conseiller Emmanuel de Las Cases. Lui que ses ennemis rêvent d’anéantir enfin, forge sa postérité. Jusqu’à son dernier souffle, le 5 mai 1821.

Deux cents ans plus tard, « l’Aigle » fascine toujours autant. Ce n’est pas Pierre-Jean Chalençon qui dira le contraire. Ce dernier possède jusqu’à 3 000 objets ayant appartenu à l’Empereur ! En 2014, un collectionneur sud-coréen a été prêt à débourser presque deux millions d’euros pour acquérir un des fameux bicornes sacrés. On ne compte plus le nombre de livres et de films qui analysent la vie secrète, les victoires et les défaites de l’homme du 18 brumaire.

UNE SIMPLICITÉ AFFECTÉE

Les rumeurs les plus folles entourent sa mort à Sainte-Hélène, ses campagnes tout comme cette main qu’il glissait toujours dans son gilet. Des milliers de « fans » tentent même de revivre l’épopée napoléonienne à travers des reconstitutions. Tandis que les célébrations du bicentenaire de sa mort font polémique, la Monnaie de Paris édite une pièce à la forme de son bicorne tout comme Playmobil, une figurine. Sans parler des nombreuses expositions partout en France qui lui rendent hommage notamment à La Villette, au musée des Armées et à La Monnaie de Paris.

Car, qu’on le considère aujourd’hui « comme un génie » ou « comme un ogre », Napoléon demeure un mythe. Il est cet enfant d’Ajaccio qui démontra qu’une intelligence hors normes et une détermination sans faille pouvaient prévaloir sur les lignées dynastiques. S’il façonna l’État moderne dans lequel nous vivons, avec ses institutions et ses lois, son destin romanesque lui donne une aura qui dépasse le temps et les frontières. Ce n’est pas un hasard si Churchill, plutôt difficile à impressionner, le vénérait – il possédait d’ailleurs plusieurs bustes de lui à Chartwell. Au-delà des empires conquis, Napoléon imposa son style, au sens propre comme au figuré. Stratège d’exception, il étudia tout, y compris son look. Une allure qu’il voulait imprimer dans les esprits de tous et, sans doute, pour longtemps.

Selon l’historien Pierre Branda*, « Napoléon comprit d’emblée l’importance de sa silhouette. S’il veut tenir le premier rôle, il lui faut un costume à sa mesure. Il le sait déjà, l’image compte autant que le reste. » Après la Révolution, sous le Directoire puis le Consulat, les généraux avaient renoué avec un certain faste dans leurs tenues mais Napoléon, qui imposait ces uniformes chamarrés, fit pourtant tout l’inverse. « Les chefs militaires et politiques affichaient leur richesse et leur rang à travers leurs tenues, explique Dominique Prévôt, chargé d’études documentaires au musée de l’Armée. Napoléon, comme Gustave II Adolphe ou Frédéric II de Prusse, prit le contrepied avec une simplicité affectée qui le mettait à part et le rapprochait de ses soldats. Une sobriété ostentatoire pour asseoir un commandement fort. »

LE FASTE DU SACRE : Le 18 mai 1804, Napoléon est sacré « Empereur des Français ». Sa tenue et parure n’ont rien à envier à celles des monarchies européennes. Il est revêtu d’un long manteau en velours pourpre brodé d’or, semé d’abeilles et doublé d’hermine. Tunique, gants et souliers sont en soie blanche. Il porte aussi la couronne de lauriers en or de l’orfèvre Biennais et le grand collier de la Légion d’honneur formé de 16 grands aigles aux ailes ouvertes. Il est, ici, représenté par le peintre François Gérard. Napoléon Ier, empereur des Français, 1808, musée du Louvre.

 

LA SIMPLICITÉ DE SA TENUE MILITAIRE : Loin du faste de sa tenue de sacre, au quotidien, Napoléon arborait l’uniforme de colonel des chasseurs à cheval de la Garde Impériale ou des grenadiers à pied, toujours avec une culotte en casimir blanc. Par-dessus, une redingote grise suffisamment large pour pouvoir être enfilée sans enlever les épaulettes. Et sur la tête, son fameux bicorne qu’il portait en bataille (de travers) plutôt qu’en colonne. Il avait compris que seule la sobriété lui permettrait d’exister au milieu des brandebourgs et des uniformes chamarrés. Ici, le tableau de Paul Delaroche (1848) représentant l’empereur franchissant les Alpes.

ON EST L’HOMME DE SON UNIFORME 

À côté des galons dorés, plumetis et ganses dorés des couvre-chefs de son état-major, Napoléon arbore un bicorne noir sans fioritures doté d’une cocarde tricolore. Tout simple ? Ce n’était pas non plus le chapeau du soldat lambda. Il était en castor, fait sur mesure par le grand chapelier parisien Poupard, « Le Temple du Goût » pouvait-on lire en sous-titre de l’enseigne. L’empereur en consommait une douzaine par an et détestait les porter neufs. Son « mamelouk », Roustam Raza, devait les assouplir au préalable… Le coup de génie de Napoléon résida dans le port de ce couvre-chef, en bataille (de travers) plutôt qu’en colonne comme c’était la mode à l’époque. Le bicorne allait être reconnaissable dans le chaos des champs de bataille, incarnant peu à peu la légende de Napoléon.

Cette dernière ne saurait d’ailleurs être complète sans l’autre signe distinctif de la panoplie impériale : la redingote grise en drap fin de Louviers aux emmanchures suffisamment amples pour pouvoir être enfilée sans enlever les épaulettes. Si Napoléon était un maître en image et communication politique, il voulait aussi du pratique. Évitant par la même occasion les tergiversations vestimentaires matinales, Napoléon a passé sa vie en tenue de colonel des chasseurs à cheval de la Garde Impériale ou des grenadiers à pied. Un uniforme qu’il portait invariablement sur une veste et culotte en casimir blanc (qui finissait taché d’encre le plus souvent). Il disait : « on est l’homme de son uniforme ». 

L’INVERSION DU PRESTIGE ?

« Loin du faste de la tenue de son sacre – avec son manteau en velours rouge brodé d’or – qui n’avait rien à envier à celles des anciennes monarchies européennes, Napoléon affectait au quotidien un certain “snobisme” de la simplicité, explique encore Dominique Prévôt. Parmi les brandebourgs et uniformes bigarrés, il comprit que c’était la meilleure façon d’exister. » Et de poursuivre : « On retrouve cette inversion du prestige, plus tard, au moment de la Seconde Guerre mondiale avec par exemple le maréchal Montgomery qui portait un duffle-coat et pull informe ou le général de Gaulle qui arbora de préférence son képi kaki à deux étoiles plutôt que celui de général brodé de feuilles de chêne d’or. » « Le droit de s’habiller simplement n’appartient pas à tout le monde », aurait dit Napoléon un jour à la comtesse de Boigne comme elle le confie dans ses Mémoires**. Quoi qu’il en soit, dans le privé, Napoléon ne lésinait pas sur le luxe. Il se parfumait avec son eau de Cologne Farina, même pendant le combat. Vaisselle, verres en cristal, nécessaires de toilette, tout était conçu chez les meilleurs artisans. Idem pour ses tentes de campagne, dans lesquelles il passait tout son temps car toujours en bataille. Elles étaient de véritables petits palais « en kit », à la romaine, avec d’ingénieux mobiliers pliables et autres bibliothèques portatives. Même son lit de camp était une œuvre d’art du serrurier Desouches. Il ne le quittera jamais et c’est dans ce même lit de camp qu’il mourra à Sainte-Hélène. Comme s’il fallait là encore se distinguer… mais toujours dans la simplicité.          

Si vous avez aimé, partager
Article par Hélène Claudel
Dans la même
rubrique


Naples à Paris : Jean-Manuel Moreau lire
New Balance, des Sneakers pour connaisseurs lire
Snobisme : Dormir dans le nouveau lit Hästens 2000T lire

Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de change, peut faire croire qu’il est civilisé

Oscar Wilde
vous aimerez aussi
Top


le nouveau numéro est arrivé

Monsieur #148 (version digitale)



Commander Montres Magazine #123 (version digitale)

abonnez-vous

Découvrez toutes nos offres

acheter le numéro

version numérique