écrit le 19 septembre 2017
modifié le 16 octobre 2017

Picasso, l'élégance de l'artiste

Toujours très sensible à son apparence, Picasso s’était lié d’amitié avec un tailleur niçois, Michel Sapone, qui habillait des artistes comme Giacometti, Hartung… Une facette méconnue de la vie du grand artiste.

Tous les deux travaillaient la toile. Le Catalan avec ses pinceaux, le Napolitain avec ses ciseaux. La rencontre entre Pablo Picasso et Michel Sapone tient du hasard, leur amitié procède de l’art. Le hasard, c’est Manfredo Borsi, un peintre et céramiste alors un peu en vue à Saint-Paul-de-Vence, puis le poète, peintre et sculpteur André Verdet qui en seront les initiateurs. André Verdet remarque un jour l’étonnant costume de Manfredo Borsi, fait dans un drap de velours de couleur bronze, dont la veste évoquait celle des gardes-chasses solognots.

Ce dernier raconte alors à son ami artiste comment un certain Michel Sapone, jeune tailleur à l’œil pétillant, est venu lui rendre visite à son atelier et lui fait part de leurs conversations sur l’art, les techniques de la tapisserie et les tissus.

Avant de lui prendre ses mesures sur le champ, Michel Sapone proposa à Borsi, qui vivait chichement, de lui échanger ledit costume contre un dessin. Le tailleur eut l’idée du costume juste en observant le corps et les postures de l’artiste. Mentalement, il a créé la forme, ne se basant pour le bâti et la réalisation que sur les quelques chiffres des mesures griffonnées à la hâte sur un bout de papier. Un costume conceptuel, en somme, dont Borsi est enchanté dès la réception. Sans aucun essayage, le costume tombe impeccablement. Intrigué, Verdet demande à rencontrer Michel Sapone.

Un costume en tissu de rideau
Le jeune immigré italien, né dans les faubourgs de Naples en 1912, s’est installé à Nice en 1950 et travaille dans l’atelier de vêtements à façon de Seelio, tailleur très classique apprécié de la bonne bourgeoisie locale. André Verdet deviendra lui aussi un client régulier. Quelques années plus tard, Michel Sapone, qui s’est affranchi de Seelio et a ouvert son propre atelier de tailleur, crée un ensemble veste et pantalon taillé dans une étoffe d’ameublement en velours gris à l’aspect gaufré très particulier.

Pour seul salaire, Michel Sapone ne demande pas une oeuvre, mais un service : que le costume soit montré à Pablo Picasso. André Verdet est un proche de l’artiste espagnol installé à Cannes depuis plusieurs années. Verdet accepte, et, rapidement, Picasso, intrigué et fasciné par ce tissu de rideau devenu costume sur-mesure, demande à rencontrer le tailleur italien.

La conversation s’engage entre Picasso et Sapone. Elle ne se tarira jamais. Durant seize ans, Michel Sapone sera le tailleur de Picasso, confectionnant pour lui une centaine de vestes, près de 200 pantalons et des manteaux. Lors de leurs rencontres, ils parlaient d’art, parfois de matières. Mais jamais de la conception du vêtement. Picasso n’avait aucune demande spéciale. Il laissait faire Sapone.

Des œuvres en échange
Ce dernier imaginera des tenues étonnantes mais toujours parfaitement confortables. Il lui arrivera de ramener de voyage, notamment d’Europe centrale, des vêtements un peu exotiques, comme ces vestes hongroises ou tziganes brodées ou parées de brandebourgs et de motifs. Ayant remarqué que Picasso voulait toujours se grandir un peu, il confectionne des poches plus hautes, permettant de garder les bras au corps, à la manière des poches chauffe-mains des cabans de marin, dans une posture plus altière que lorsque que l’on glisse les mains dans les poches de pantalon.

Les pantalons rayés horizontalement sont baptisés « à la Courbet », en hommage à l’Autoportrait au col rayé du maître impressionniste, l’une des toiles fétiches de Picasso. Les vestes à col haut évoquent parfois Manet ou Cézanne. Sapone crée aussi un blouson cubiste que Picasso affectionne particulièrement et porte dans son atelier.

Le tailleur refuse tout argent. Alors, Picasso lui dit : « Tu es un artiste qui travaille pour un artiste » et il lui offre la réciproque. Gouaches, dessins, peintures, poèmes, photos retouchées viennent en échange des vêtements. La notoriété de Sapone grandit sur la Côte d’Azur et une clientèle régulière de notables est prête à payer pour les costumes classiques réalisés par Sapone. Devenu fin connaisseur en art, ce dernier aime la compagnie des artistes et, selon le même principe, va en habiller un certain nombre.

Les feuilles de prises de mesure, répondant à un code mystérieux de successions de chiffres connu de lui seul, font apparaître les noms et adresses des frères Giacometti, Hans Hartung, Robert Malaval, Alberto Burri ou Alberto Magnelli, entre autres.

Autant de belles histoires qui pourraient être racontées. Comme cette ingéniosité de Michel Sapone pour concevoir un très discret pli d’aisance sous l’épaule des vestes créées pour Hans Hartung afin que l’étoffe tombe bien même lorsque le maître allemand doit péniblement se mouvoir à l’aide de ses grandes béquilles.

Toute la famille Sapone devient intime des artistes et de ce milieu cosmopolite et créatif. La belle Aïka, la fille de Michel Sapone, devient modèle et muse. Elle pose pour un certain nombre d’entre eux. Parallèlement, Michel Sapone se fait peu à peu marchand d’art. En 1972, il inaugure à Nice sa galerie. L’adresse est toujours une référence, comme vient d’en témoigner une récente exposition chez Christie’s à Paris. Enfin traduit en français, le livre de Luca Masia revient sur les amitiés successives du tailleur niçois devenu marchand d’art. Toujours à la frontière du roman et du reportage, ce livre, nourri par de nombreuses lettres et anecdotes, est un voyage entre style et art.

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Article par Frédéric Brun
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