Style > Les élégants du siècle
écrit le 6 janvier 2014
modifié le 2 novembre 2017

Le costume décrit bien plus l’homme qu’il habille

Dans leur livre Les Habits du pouvoir, Dominique et François Gaulme retracent le lien étroit entre un homme qui gouverne et sa tenue vestimentaire. Bienvenue dans la garde-robe des chefs d’État de l’Antiquité à nos jours ! Au fil des pages et de l’Histoire, on voit la parure de ces grands hommes se transformer pour ne plus exprimer aujourd’hui, que la transparence et la normalité.

Mao, lui, inventa le costume décliné du bleu de travail comme Staline : un point commun entre dictateurs communistes.


Mao, lui, inventa le costume décliné du bleu de travail comme Staline : un point commun entre dictateurs communistes.

En 1980, lors d’un meeting à l’université de Yale, George Bush senior qui briguait la présidence américaine, fut accusé de n’être « qu’un autre Républicain Brooks Brothers de plus ». Offensé, il s’écria « je porte un costume J Press ! » tout en ouvrant violemment le pan de sa veste pour montrer à tous l’étiquette. Une nuance de taille puisque J Press habille l’Américain moyen alors que Brooks incarnait l’élite conservatrice de la Ivy League et habillait l’ensemble de l’establishment américain, Démocrates compris.

Plus près de nous, à l’occasion du sommet G8 de Camp David (mai 2012), Barack Obama ne s’est pas privé de charrier notre chef d’État : « François, on avait dit que tu pouvais enlever la cravate ! ». Pour un président battant la campagne en bras de chemise et pantalon chinos, la cravate stricte d’Hollande était un peu too much – « overdress », comme disent les Anglais. Même le Premier ministre japonais Yoshihiko Noda n’en portait pas.

« François, on avait dit que tu pouvais enlever la cravate ! », lance Obama au Président français à Camp David, en mai 2012.

Aujourd’hui, l’allure des hommes d’état est très loin des parures des rois sacrés, de l’uniforme fastueux des empereurs et du panache d’un Edward VII. Mais si elle s’est standardisée avec la mondialisation du costume-cravate, devenant tiède et laborieuse, elle n’en reste pas moins une expression du pouvoir. Car, si l’habit ne fait pas le pouvoir, il le symbolise et l’incarne. Et cela, depuis très longtemps, bien avant que César ne se soucie du tomber parfait de sa toge – son dernier geste a quand même été d’en réajuster les plis alors qu’il succombait à l’ultime coup de poignard de Brutus.

Dans la garde-robe des chefs

En effet, dès l’Antiquité, « les vêtements et le textile se sont développés non pas pour se protéger du climat mais pour exprimer encore plus que l’écriture, l’organisation du pouvoir politique et sa répartition dans la société », affirment la journaliste Dominique Gaulme et l’anthropologue et historien, François Gaulme dans le livre qu’ils ont co-écrit, Les Habits du pouvoir (1).

Des sociétés tribales aux cours royales, de la dictature à la démocratie, au fil des pages et des âges, ils retracent la relation étroite qu’il existe entre un homme qui gouverne et sa tenue. Un véritable plongeon dans la garde-robe des chefs. Habit d’apparat, tatouage, coiffe en plume, costume avec ou sans cravate, à toute époque, on s’aperçoit que la parure témoigne du pouvoir de celui qui la porte. Une affaires de chiffons ? Sûrement pas. Les habits du pouvoir décrivent bien plus l’homme qu’ils habillent. Finalement, ils racontent les mutations politiques de la société dont ils sont issus.

Au Japon, en 1880, l’Irezumi (le tatouage) est réservé aux héros. Aujourd’hui, il est connoté Yakuza.

Autant dire que l’on croise de grands personnages dans cet ouvrage. À commencer par Philippe Le Bon (1396-1467) qui voulait ne s’habiller qu’en noir. Alors que la couleur de la monarchie était le bleu, lui, ne cessa jamais de porter le deuil de son père, Jean Sans Peur. Mais ses tenues sombres étaient si raffinées qu’il fit de cette non-couleur, jugée alors comme le symbole du mal et de l’horreur, une valeur princière dans toutes les cours d’Europe et ce, pendant des siècles.

Les talons rouges

Louis XIV aussi imposa son style, pas seulement son absolutisme. C’est même lui qui est à l’origine de notre costume trois-pièces. Adieu pourpoint, culotte bouffante et rubans ! S’inspirant (par pur orgueil) de son cousin anglais Charles II, il adopta, comme lui, la veste longue boutonnée, le « justaucorps » (équivalent du surcoat anglais) et des chausses beaucoup plus étroites. Cette tenue deviendra après quelques modifications, « l’habit à la française » plébiscité autant par les courtisans que les ministres.

Si le Roi-Soleil a également lancé la mode de la perruque du fait de sa calvitie, il garda pour lui et sa grandeur, la coquetterie des chaussures rouges de Jules César, « les talons rouges », couleur des princes, des prêtres et des dieux. Le Pape a gardé cette coutume. Et Louboutin se l’est approprié pour les semelles des fashion victimes.

Louis XIV se distinguait aussi du peuple par les pierres précieuses qui ornaient ses vêtements de cérémonies. Sur son chapeau, il portait le Sancy, le plus gros diamant blanc d’Europe (56 carats) tandis qu’un diamant bleu (112 carats) lui servait d’épingle pour ses cravates à dentelles. Il pouvait arborer des parures allant jusqu’à 4,5 millions de livres. Quand on est roi, on ne compte pas.

Casque couvert d’un turban léopard

À la fin du XVIIIe, en Angleterre, George IV (1762-1830) est un grand coquet qui n’hésite pas à se balader en vert pomme ou en rose. Il compose à son régiment de Dragons, les uniformes les plus fous avec casque couvert d’un turban léopard.

Son favori, George Bryan Brummel, dit le Beau, vint mettre un peu de sobriété dans cette élégance quelque peu baroque. Pour lui, s’habiller est une démarche morale. « Les actes ne sont rien d’autre que les conséquences de notre toilette », disait-il. Père des dandys, il pensait que la véritable élégance consistait à ne pas se faire remarquer ; la simplicité étant le meilleur moyen de se distinguer. Moderne, Beau parvint à imposer ses diktats au roi et à la cour anglaise : chemise blanche impeccable, frac bleu de cavalier et pantalon clair en jersey ou en chamois, sans oublier une cravate immaculée et parfaitement nouée.

Une seule couleur dominante est tolérée. On s’habille tous les jours de la même façon et le soir, c’est en noir ! Cette simplification du costume reste élitiste de par la qualité et le prix des tissus. Mais, face à une aristocratie vacillante, « elle marque la victoire du modèle démocratique », comme le souligne les auteurs du livre Les Habits de pouvoir. Et au dandysme de symboliser cette période transitoire.

L’empereur Napoléon passa sa vie en uniforme de colonel de grenadier à pied. Ici, en 1812 dans son bureau.

Pendant ce temps, en France, les rues ressemblent à une caserne géante. Napoléon (1769-1821) est passionné par les uniformes. Toute la population, y compris les dames de la cour, en ont un. Tout est réglementé, classé. Lui, passa sa vie dans un costume de colonel de grenadier à pied, bleu à revers blanc et rouge.

L’habit totalitariste

On ne parle pas de la richesse de son uniforme de sacrement à mi-chemin entre César et le Roi-Soleil. C’est de lui, de sa magnificence, de son militarisme, que se sont inspirés les despotes du XXe siècle. La différence ?

Ces dictateurs « se sont appuyés sur les idées d’égalités et d’accès au pouvoir des gens ordinaires, rappellent Dominique et François Gaulme. Même devenus leaders incontestés, ceux-ci gardent des éléments de vêtements caractéristiques des classes populaires : chemise noire pour Mussolini, brune pour Hitler, tenue de moujik pour Staline et bleu de travail pour Mao ».

L’habit totalitariste devient un symbole politique, le reflet d’une idéologie qui, à force d’imposantes mises en scènes aussi attirantes qu’effrayantes, captive les foules.

Du côté de la démocratie, si le costume des chefs actuels envoie également un message politique, c’est celui du « no message » justement. Selon les auteurs, le vêtement ne doit plus parler ou du moins ne plus témoigner d’un certain élitisme. En France, on se souvient de Balladur caricaturé par Plantu comme un petit marquis à cause de ses coutumes sur-mesure anglais et ses chaussettes rouge cardinal. Ça ne lui a pas rendu service en 95.

No man’s look

On se rappelle aussi du scandale des Berluti de Dumas, des invectives sur le style Rolex/Ray-ban de Sarkozy ou des costumes de Fillon pendant la dernière élection présidentielle. Il ne faut pas choquer l’électeur (surtout en temps de crise) mais plutôt montrer qu’on est proche de lui, qu’on est « normal ». Seules les cravates moirées de Manuel Valls et la marinière de Montebourg détonnent dans ce no man’s look. C’est dire… Désormais, aux grandes réunions internationales, les spécificités culturelles de chaque nation ont été gommées. C’est ça, le dresscode du G8 : la transparence mais sans cravate ! « L’uniforme de l’homme d’État (onusien, ndlr) se doit d’être impeccable mais pas remarquable : tissu neutre, souvent sec, de préférence uni anthracite, coupe ni trop ajustée ni trop large, précisent les Gaulme. L’originalité est laminée, les différences effacées, l’individu se fond dans la masse, bonjour les petits hommes gris ! » Comme si le costume généralisé était un gage de démocratie, comme si n’importe qui pouvait devenir le chef du monde.


Les habits du pouvoir, une histoire des vêtements masculins, par Dominique et François Gaulme, éditions Flammarion, 304 p. 39,90 €.

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Article parHélène Claudel
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