il était une fois monsieur

Janvier 1920. Dans la grisaille de l’hiver, une touche de couleur anime les kiosques : le premier numéro de Monsieur. Illustration Maurice Taquoy.

Il était une fois Monsieur

Janvier 1920. Dans la grisaille de l’hiver, une touche de couleur anime les kiosques : le premier numéro de Monsieur, avec une superbe illustration en couverture, est lancé par Paul Poiret et Jacques Hébertot. Le début d’une grande aventure.

Par Gilles Lambert et François-Jean Daehn

Lancé par Jacques Hébertot et Paul Poiret en 1920, Monsieur est la référence de l’élégance classique d’aujourd’hui.

Cette publication au charme aujourd’hui forcément désuet est pourtant aussi fantastiquement moderne et très en avance sur son époque. Monsieur est en effet le premier magazine masculin du monde. 1920, c’est treize ans d’avance sur les Américains d’Esquire. On y présente la mode de Paris, mais aussi celle de Londres et de New York, on y parle du port du chapeau, du triomphe des vêtements courts, de la torture des essayages chez les tailleurs et de mille sujets fort préoccupants, comme l’art de vêtir son valet de chambre ou de parler avec un ouvrier (sic).

C’était donc le 1er janvier 1920, il y a presque cent ans ! Pour son âge, Monsieur se porte bien, non ? Créé par Jacques Hébertot, qui dirigeait alors le théâtre des Champs-Élysées, et le grand couturier Paul Poiret, Monsieur coûtait 5 francs et se présentait sous une couverture en couleurs signée par un illustrateur de renom, Maurice Taquoy. Bernard Boutet de Monvel y accueillait de grands écrivains (ou du moins des écrivains à la mode) comme Pierre Mac Orlan, Abel Hermant, René Boylesve, Gérard Bauer, Eugène Marsan…

Né dans l’euphorie

Monsieur est né dans l’euphorie patriotique de la victoire sur l’Allemagne et dans l’ivresse de l’insouciance reconquise. « La guerre a tout changé », écrit Pierre de Trévières dans le n° 1. Le grand tailleur parisien Carette annonce la fin de la jaquette et de l’habit (il se trompe complètement) au profit de la Dandine, qu’il a inventée, pantalon à rayures et veston court. Il prédit aussi, cette fois sans se tromper, le triomphe prochain des vêtements courts ! Pour la prochaine guerre, qui selon Mac Orlan sera « celle de l’électricité, du gaz, des bouillons de culture », il est temps de concevoir de nouveaux uniformes de caoutchouc – « à moins qu’on ne trouve un produit imperméabilisant la peau ».

Illustration Guy Arnoux

L’écrivain Michel Georges-Michel revient de Londres avec le sentiment que règne dans Burlington le laisser-aller de l’anarchie. « Désormais, on va se tourner vers New York », écrit-il. Pourtant, en 1921, 1922 et 1923, Monsieur garde un œil sur Londres.

Les envoyés de la revue y découvrent le loden, les gilets de couleur croisés du prince de Galles, les chemises de soie « pour la mer et les sports ». Car Monsieur est sans doute la première publication à penser et à présenter la mode masculine hors des salons – qu’ils soient mondains ou d’essayage. C’est la victoire du grand air : « “Monsieur”, écrit non sans étonnement Marcel Boulenger, aime la pêche, la nage et le yachting ! »

On présente vêtements de tennis et peignoirs de couleur pour la plage (c’est la fin du peignoir blanc), on publie d’extravagants chapeaux protecteurs pour les lecteurs qui pilotent courageusement des décapotables ! « Un homme de goût ne parle pas de son auto, écrit E. Marsan, mais de sa voiture ». Celle-ci, dérivée de la « voiture de course », peut être de couleur vive – une innovation –, mais ne doit en aucun cas avoir un capot entièrement nickelé.

« Le sport, écrit André de Fouquières, alors chef du protocole à l’Élysée (n° 9, novembre 1920), a transformé le dandysme. »

On n’hésite pas à montrer l’homme élégant, sur les champs de courses, espaces traditionnellement réservés aux femmes et à leurs chapeaux. Le melon, le chapeau mou, le panama sont à la mode, le chapeau de paille dit canotier est considéré comme une horreur !

Curieusement, dès 1921, Monsieur mène une véritable campagne de dénigrement à l’encontre de Deauville. Le directeur des hôtels, le célèbre Cornuché, est traîné dans la boue : « Deauville est mort », annonce le chroniqueur mondain Julien Ochsé. C’est Ochsé qui est mort, pas Deauville.

Monsieur voyage beaucoup ; quand il reste à Paris, il va au bois de Boulogne le matin. Le cinéma l’intéresse. Douglas Fairbanks, grande star américaine, dédicace une photo à Monsieur ! On va voir comment s’habillent les artistes, comme le célèbre musicien Erik Satie, un des piliers du Bœuf sur le Toit. Désormais, dans chaque numéro, un écrivain fait l’éloge d’un « dandy » célèbre. Le premier est Boni de Castellane, mais on évoque aussi Maurice Barrès, Édouard VII, Alfred de Musset, le prince de Ligne, Lord Byron, Aurélien Scholl…

Le dandysme serait-il mort ?

L’Angleterre, que l’on considérait avec un peu de mépris en 1920, retrouve en 1923 toute la considération des messieurs de Monsieur. C’est au Royal Yacht Squadron, le club le plus exclusif du monde, que Pierre de Trévières recherche les nouvelles tendances, les chaussures qui se portent et les cravates incontournables. Au passage, Trévières signale l’étonnant comportement de lord Windesdael. Aveugle depuis son enfance, celui-ci recouvre la vue à la suite d’une opération. Une fête est donnée au club pour célébrer l’événement : le héros du jour apparaît, dévisage ses compagnons – pour la première fois de sa vie –, fait une grimace, s’écrie « My god ! » et disparaît. On ne l’a plus jamais revu au club…

C’est l’époque du triomphe de l’art nègre, comme on disait à l’époque, du jazz-band, de Joséphine Baker, des boxeurs Al Brown et Siki. Le chroniqueur de Monsieur n’apprécie pas : « Même le prix Goncourt, M. Maran, est noir, écrit-il. Gare au Nègre Über Alles. » Cette pointe de racisme est curieuse. Comme la nécrologie de Marcel Proust (mort au début de 1923) : « Il sortait beaucoup, écrit un chroniqueur anonyme, mais il écrivait mal. » Tout le monde peut se tromper – surtout les critiques !

Illustration A de Roux

En matière de mode, en revanche, les jugements sont plus objectifs et mieux pesés. On célèbre dans la rubrique Variations de la Mode l’apparition des vêtements cintrés « suivant les lignes du corps, qui donnent une allure vigoureuse et juvénile ». Les chemises libèrent les mouvements, la redingote revient à la mode, comme les guêtres. On sollicite l’avis des grands tailleurs parisiens, Kriegek, David, Carette, Hellstern, Charly Harmaniantz.

On rappelle que c’est au prince de Galles, futur Édouard VII, que l’on doit les revers de pantalon et l’usage de ne pas fermer le dernier bouton du gilet. Monsieur n’est décidément pas une publication populaire.

Arrivée simultanée d’annonceurs américains, le chapelier Dobbs de New York, le chemisier Meyerson-Levin de Broadway, le spécialiste junior Seinsheimer, de Cincinnati.

Monsieur, devenu international, désigne les hommes les mieux habillés : le milliardaire américain Vanderbilt, le boxeur français Carpentier, le président américain Coolidge, le Premier ministre britannique Stanley Baldwin et un Français, le comte d’Harcourt.

On célèbre l’ouverture du Salon de l’auto à Paris. Pour la première fois (sauf erreur), on présente des costumes pour le ski, en « gabardine imperméable ». En avril 1924, Monsieur annonce la fin du veston cintré : une véritable révolution ! C’est le triomphe de l’aisance. En effet, la vie semble facile. On va à la saison musicale de Cannes, aux ballets russes de Diaghilev à Monte-Carlo. On ose la chaussure de toile, au printemps. Pour la plage, Carette propose le veston croisé blanc et, pour le yacht, la vareuse bleu marine croisée et le col dur cassé (?).

L’homme élégant peut désormais porter une montre-bracelet, une Tank de la maison Cartier, et, dans sa garçonnière, une robe de chambre en satin noir (celle de Balzac, apprend-on, était blanche). En été, Monsieur enfile sur la plage un maillot de bain noir dégageant épaules et poitrine (mais oui). Carette, toujours en pointe, suggère une bordure étroite et rouge, avec un grand monogramme brodé à l’endroit du coeur.

Hébertot vendra Monsieur à la fin de 1924 à l’éditeur parisien André Filleul. La publication change de ton. Elle devient plus technique. La couleur gagne la toilette des hommes.

La chemise se fait – stupeur ! – dans tous les coloris, et Monsieur y voit l’influence des peintres cubistes. Heureusement, le chapeau de paille est « rentré dans les tiroirs » et le feutre mou a repris ses droits.

Les rédacteurs font grand cas d’une nouvelle matière pour la chemiserie (et les sous-vêtements), le Néo-Fil, fabriqué à partir d’une « plante coloniale ». On n’en entendra plus parler par la suite. La revue accorde une place de plus en plus importante au décor de l’appartement ou de la garçonnière.

Monsieur collectionne les tableaux – mais ni les cubistes ni les futuristes, qui peuvent donner des cauchemars ; éventuellement quelques Picasso de jeunesse. Il possède un chien, un fox à poil dur, qui a détrôné le fox à poil ras ou le korthals. « S’il est laid, il convient de le faire promener par son valet de chambre », écrit Pierre Chanlaine.

Une illustration de Marc Luc.

Le vêtement de sport gagne du terrain. Pour les vacances prochaines, le maillot de bain sera surprenant. Hélas, se lamente Monsieur, les piscines mixtes sont toujours interdites à Paris ! Eugène Marsan, viré pour avoir sournoisement attaqué les grands tailleurs parisiens deux ans plus tôt, fait sa rentrée avec les nouveaux propriétaires.

Il a un œil sur le cinéma, qui commence à inspirer la mode, et signale les films à voir : Le Fantôme de l’Opéra, réalisé par Universal, qui a coûté 30 millions, et Salambô, de la maison Aubert. André de Fouquières, devenu arbitre incontournable des élégances, préconise pour la saison d’été le smoking bleu nuit avec des revers en faille noire et lance un appel solennel en faveur des gants : on doit les porter le matin, l’après-midi et le soir (ils sont alors blancs).

Il rappelle que le chevalier d’Orsay, à Londres en 1839, en utilisait six paires par jour, un minimum pour un « gentleman de la Fashion ».

Cette année-là (1926), la prolongation du Salon des arts décoratifs, qui fera date au Grand Palais, entraîne l’annulation du Salon de l’auto.

Monsieur se désole et se console en publiant des annonces publicitaires des constructeurs automobiles. En particulier la SARA, une 7/8 chevaux française lancée à grand fracas. Dans le même temps, Monsieur invente le publi-reportage : le premier est consacré au chapelier londonien Lock, qui fabriquait les chapeaux de Brummel et possède dans ses archives des factures impayées datant de… 1756 !

Monsieur rabille Donald

Le titre connaîtra ensuite des fortunes diverses, s’assoupira un temps pour renaître après la Seconde Guerre mondiale et vivre une nouvelle jeunesse avec la présente version. En 1994, c’est Montaigne Publications qui reprend le flambeau. François-Jean Daehn aidé par Gilles Lambert, son mentor et ami, relancent Monsieur autour d’une idée simple :

La défense du style individuel, de l’élégance classique, du goût pour les belles matières et la qualité, dans l’esprit d’Alan Flusser et de la permanent fashion.

Totalement à contre-courant des diktats de la mode. Pour symboliser que l’élégance est accessible à tous, que ce n’est pas inné mais travaillé, c’est-à-dire une affaire de culture, Monsieur choisit pour son premier numéro un mannequin aussi célèbre internationalement que difficile à habiller : Donald ! Avec la complicité bienveillante des studios Disney et des plus grands créateurs de mode masculine : Hermès, Lanvin, Dior, Balmain…

Illustration de Marjac

Monsieur fait de Donald le canard le plus élégant du monde. Parmi les plumes, James Darwen, l’irremplaçable du Vrai Chic britannique, Jean-Pierre de Lucovich, transfuge talentueux de Vogue Homme, et un jeune homme pressé dont on reparlera, Frédéric Beigbeder.

Le microcosme parisien de la mode ne prédisait à l’époque que quelques mois au magazine. Le public donna tort aux fashionistas.

Le nouveau Monsieur s’imposait comme successeur de son l’illustre ancêtre, d’Adam et même de Vogue Homme, la référence masculine des années 1980 qui s’arrêtera début 1996.

Retour à l’illustration

Monsieur voyagera en First et prendra le Concorde sans jamais dévier de son credo : « parler légèrement de choses sérieuses et sérieusement de choses légères ». Nulle part ailleurs on ne pourra lire des articles sur l’épaisseur des boutons de chemise, la largeur des bas de pantalon, les mérites comparés du baby cachemire et de la vigogne, les secrets de l’allure de James Bond, de John F. Kennedy, de Steve McQueen, de Serge Gainsbourg, le style de Tintin, les raisons pour lesquelles Hergé aimait tant le vêtement. Monsieur ose les numéros spéciaux sur mesure, les hors-série chaussures ou automobile – le Petit Nicolas en couverture « Vroum Vroum ». Avec l’illustrateur Floc’h, Monsieur découvre La Grande Vie et fait la démonstration qu’avec un bon costume et une cravate, on peut triompher de tout – même de Batman et de Superman. Comme l’écrivait André de Fouquières dans le Monsieur de nos grands-parents (octobre 1925) :

« Sous l’apparente futilité de la mode, ne vous y trompez pas, c’est tout notre art de vivre qui s’exprime et trouve ses expressions les plus élaborées. »

Aujourd’hui, Monsieur est toujours vaillant. Ses couvertures illustrées sont uniques et lui donnent un style que tout le monde reconnaît au premier d’œil.

Témoin de son époque, le plus ancien magazine masculin du monde demeure fidèle à l’esprit de ses illustres fondateurs, hommes de goût et d’élégance. Son credo est cependant un combat plus âpre que dans les années folles qui ont vu naître le magazine. Ces années 1920, âge d’or et d’élégance, âge d’or de Monsieur

 

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