écrit le 2 mars 2018
modifié le 16 mars 2018

Serge Gainsbourg : Dandy ? Affirmatif… Élégant… No comment

Plus de 25 ans après sa mort, quel Gainsbourg retiendra-t-on ? L’auteur ou le musicien, le timide ou le provocateur, le Don Juan ou le Pygmalion, le laid ou le beau ? Tous peut-être. Certainement aussi le dandy. Son style annonce avec trente ans d’avance celui des garçons du nouveau siècle. Serge Gainsbourg est autant avant-gardiste dans la mode que dans la musique.

Chemise largement ouverte, poignets non boutonnés en 1970, Gainsbourg arbore déjà tous les codes des dandys cool des années 2000, devant l’objectif de Claude Gassian.


Chemise largement ouverte, poignets non boutonnés en 1970, Gainsbourg arbore déjà tous les codes des dandys cool des années 2000, devant l’objectif de Claude Gassian.

2 avril 1928, Paris : Oletchka et Joseph Ginsburg, émigrés russes, accueillent dans l’allégresse leur petit garçon, Lucien. Pour vivre, papa joue du piano dans les boîtes de nuit, mais sa passion le porte plutôt vers les « arts majeurs ». Maman reste à la maison. Pendant la guerre, la famille échappe aux rafles par miracle. Le cancre Lucien n’évite pas en revanche de se faire virer du lycée Condorcet en 1945.

Il se trouve un avenir dans la peinture : il sera « Courbet ou rien »… En attendant, il pianote au cabaret Madame Arthur et au bar du chic restaurant Flavio au Touquet. Le vrai déclic a lieu en 1957, il découvre le chanteur Boris Vian. Pourquoi pas lui ? Après des années de galère, Lucien devient Serge (« Lucien ça faisait coiffeur »), troque Ginsburg contre Gainsbourg, un nom plus parisien. Le Poinçonneur des Lilas et la Javanaise tracent son sillon dans la variété française, entre jazz et chanson à texte.

Un romantique désenchanté

De 1975 à 1985, le couple mythique incarne l’image de Renoma au Japon. C’est David Bailey qui comme Newton ou Isserman shoote les campagnes.

Il délaisse bientôt ces deux genres pour les rythmes afro-cubains de New-York USA et Couleur Café. Il commence un jeu avec les mots les plus banals, les noms propres et les marques, en français et en anglais, qu’il cisèle sur sa musique : le style Gainsbourg est né. En 1964, l’esthète pour happy few en a marre. Il « retourne sa veste et découvre que la doublure est en vison ». L’auteur-compositeur offre à Régine ses Petits Papiers, à France Gall des Sucettes à l’Anis et patauge dans La Gadoue avec Petula Clark.

Le laid et discret Gainsbourg se mue en riche et beau Serge. Ce Séducteur avec majuscule entame une idylle avec Brigitte Bardot, il l’embarque pour Londres à bord de son psychédélique Comic Strip. En 1968, il l’honore sensuellement du scandaleux Je t’aime moi non plus puis lui offre en adieu le diamant musical  Initials B.B..

69, année érotique, le Don Juan se fait Pygmalion. Il faudra désormais conjuguer Gainsbourg au pluriel, on ne le verra jamais sans « Jane B. ». Il devance maintenant les modes. Les Yéyés avaient vu en lui un aîné classieux, la génération pop accueille son maître, le compositeur du poème symphonique Melody Nelson.

Vapeurs d’alcool

Le génie de la rue de Verneuil n’a peur de rien, il s’essaie ensuite à tous les genres, rock and roll, reggae, groove, funk. Il devient l’idole des nouvelles générations pour l’éternité. Côté privé, tout bascule en 1979. Cœur fracassé par le départ de Jane, corps usé par les vapeurs d’alcool, Gainsbourg songe au Dieu fumeur de havanes. Il se dirige lentement mais sûrement vers la mort avec son double schizophrénique Gainsbarre.

Les femmes l’accompagnent jusqu’au bout, Serge le leur rend bien. Il tricote un Pull Marine à Isabelle, brode des Dessous chics pour Jane, offre un album-paradis à Vanessa, s’adonne à l’inceste de citron avec Charlotte. Sa dernière compagne Bambou accouche d’un Lucien tout neuf, la boucle est bouclée. Consumé, Serge Gainsbourg va s’éteindre tout seul le 2 mars 1991. Il n’a même pas besoin de se suicider. C’est déjà fait depuis longtemps.

Serge et Jane Birkin, rue de Verneuil en 69, année érotique.

L’habit fait le serge

Entre le jeune homme tiré à quatre épingles de l’après-guerre (costume sombre étroit et cravate de rigueur) et le Gainsbarre tout en jean, il existe un vrai style Gainsbourg, à son apogée de 68 à 84. Le magazine Gentlemen’s Quarterly le recense en 2004 dans son classement des « twenty most stylish musicians of all time ». Le designer Christopher Bailey (Burberry) avoue copier sur le chanteur sa tenue quotidienne, veste rayures tennis, jean usé et baskets blanches.

 Précurseur, le chanteur l’était aussi pour les accessoires, comme ces bagues aux doigts et le pendentif Cartier qui lui tenait lieu de cravate (on ne parlait pas à l’époque de « bijoux pour hommes »). Ou encore les lunettes de soleil enveloppantes Marly Sport. Inspiration majeure, le Londres des années 70, celui de Jane, qui achète sur King’s Road des vestes en cachemire, des manteaux en velours côtelé, des cabans en whipcord, des trenchs.

Renoma, référence culte des « minets » de Janson de Sailly et du show-business, le fournit en blazers et en smokings, mais aussi en chemises militaires. Le couple Birkin-Gainsbourg shooté par les plus grands (Dominique Issermann, Guy Bourdin, Helmut Newton, David Bailey) fera d’ailleurs office de campagne de publicité pour la marque au Japon.

Ultime touche du « look gainsbourien », la barbe de trois jours. Commentaire de Jane : « Comme tous les slaves, il avait une peau fine et peu de poils sur le visage, sa lèvre supérieure restait bien dégagée. Sur lui, c’était joli ». 

Brigitte Bardot ici en mai 68, aura beaucoup inspiré le poète.

Sa panoplie

• Blazer en laine bleu foncé. Pas n’importe lequel, un six boutons Renoma très près du corps, un blazer pour mince en somme.

• Smoking noir Renoma ou Yves Saint Laurent

• Veste à rayures tennis, comme celle d’un costume, mais portée avec un jean. Yves Saint Laurent.

• Dans un registre plus basique : tee-shirt blanc, pull marin, chemise militaire en toile kaki à épaulettes Scouts of America ou… Renoma.
Chemise en chambray délavée à pressions de marque Levi’s ou Lee Cooper, comme les jeans.

• Pas de sous-vêtements. « Il n’aimait pas les pansements », selon les mots de Bambou.

• Chaussons de jazz Repetto, blancs (ou noirs avec le smoking) à lacets. Une trouvaille de Jane : « Je portais déjà les ballerines plates de la marque. Serge avait les pieds, les chevilles très fragiles, il n’a plus porté que ces souliers. C’était comme des gants, mais pour les pieds ! ».

• Montres. Nombreuses, des plus petites (« Tank Extra-plate ou « Mini-Tank Allongée » Cartier) aux plus grosses, montres de pilote Breitling ou modèles Rolex.

• Bijoux. Les alliances de ses femmes, Brigitte, Jane, sa mère, des bagues offertes par Bambou. Bracelets « vintage » achetés par Jane chez Oxeda au Faubourg, mais surtout pièces Cartier, comme ce pendentif à étoile de David en platine ou un coeur en saphir d’Australie.

• Bagage. Mallette Vuitton, style attaché-case, en cuir naturel (pas de logo LV), achetée en 1971. Ce témoin patiné le suit dans tous ses déplacements, rempli de billets de banque, de textes de chansons et de cigarettes. « Elle était trop lisse, j’ai donné un coup de pied dedans », confie Jane. « C’était mon singe en peluche qui la surveillait ».

• Parfum. Habit rouge de Guerlain version « Extra-Dry », flacon noir de Van Cleef & Arpels Pour Homme. Déodorant Old spice, aussi utilisé pour masquer l’odeur des cigarettes fumées en cachette à l’Hôpital Américain.

• Voiture. Une Rolls-Royce noire de 1926. Parce que « comme dans Perrault, il faut des carosses ». Elle quitte peu le garage, Serge n’a d’ailleurs pas son permis.

• Livres. Ceux d’un dandy « À Rebours » de Joris-Karl Huysmans, Les « Chants de Maldoror » de Lautréamont, « Journal de l’année de la peste » de Daniel Defoe, « Jésus-christ Rastaquouère » de Francis Picabia.


Bibliographie

Gainsbourg. Le génie sinon rien, un livre exceptionnel de Christophe Marchand-Kiss (2005). Éditions Textuel, collection Passion.

Gainsbourg, de Gilles Verlant, édition Albin Michel

• Le coffret 2 DVD Serge Gainsbourg – D’autres nouvelles des étoiles. Interviews filmées, 4 h 40 de musique, plus de 80 titres accompagnés d’images exceptionnelles dont le tournage mythique de l’Histoire de Melody Nelson.

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Article par Oliver Niven
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