écrit le 27 juin 2010
modifié le 8 janvier 2019

Sur la (nouvelle) vague

Lancé en france dans les années 50 par une bande d’originaux surnommés aujourd’hui les « tontons surfeurs », le surf est plus que jamais en haut de la vague. Au-delà du cliché des surfeurs blondis par le soleil en marge de la société, son style de vie séduit autant hommes d’affaires qu’intellectuels. La culture surf déborde le cadre de la plage et s’installe en véritable phénomène de société.

Joël de Rosnay, virtuose de la glisse, donne un cours à Catherine Deneuve (1962)


Joël de Rosnay, virtuose de la glisse, donne un cours à Catherine Deneuve (1962)

Veste et chemise en lin, un faux air de BHL, Frédéric Schiffter est professeur de philosophie. Il admirait le surf comme un spectacle inaccessible jusqu’à sa rencontre avec Françoise, surfeuse émérite. Par amour, il s’est jeté dans les vagues parrainé par… Guy Forget pour ses premiers rouleaux à Guétary. Il a désormais rejoint les passionnés de la vague et a même écrit une Petite philosophie du surf chez Milan deux ans après la Métaphysique du frimeur ou lettre sur l’élégance

Alexis de Brosses, lui, est un homme d’affaires cosmopolite (patron des cosmétiques Talika) toujours à la recherche de l’innovation et de l’harmonie. Il pratique le surf et le yoga depuis douze ans : une planche dans chaque bureau, des bureaux pas loin des vagues et à Guétary, un point de chute dans un « hangar-loft » qui domine la mer.

Plus radical, Eric Delion, ostéopathe parisien, a entraîné toute sa famille à Biarritz, il y a cinq ans, pour vivre sa passion. Il a réorganisé sa vie autour de la vague et pratique désormais une discipline étonnante, le tandem ou surf à deux, mélange de glisse, danse et gymnastique.

Quant au chef Philippe Lafargue, il a décidé, après avoir cuisiné aux quatre coins de la planète, de s’implanter… sur la côte basque et plus précisément à Biarritz au 32, avenue du Lac Marion. Il fallait s’en douter, il n’ouvre son restaurant branché que le soir. Son credo ? La Vague, sa famille et une cuisine inventive.

Ce n’est pas un hasard si Stéphane Gaffino s’est inspiré de l’esprit surf et de l’art de vivre à Biarritz pour poser les bases de sa très chic marque.

Le pionnier Bruno Reinhardt, membre actif du Waikiki Surf Club (Biarritz, 1959), est un adepte des planches shappées par Barland/Rott et des Alpha Romeo.

Les Îles Sandwich

Comble du snobisme, la planche Chanel.

Aujourd’hui, le surf n’est plus l’apanage d’une bande de marginaux. Les nouveaux amoureux de la vague sont homme d’affaires, médecin, chef cuisinier ou encore philosophe. En quelques décennies, cette passion de rebelles-soul-surfeurs en marge de la société, nomades en quête de vague, d’amour et d’eau fraîche est devenue un style de vie, une addiction féroce, une déferlante fashion, avec une industrie au succès insolent, le surfwear. Le plus branché des sports est même désormais synonyme d’un certain chic : il déborde largement le cadre des plages, c’est un raz-de-marée qui déferle jusque sur le bitume et même dans l’industrie du luxe : très très loin des origines… (planche de surf Chanel, gilet en néoprène imprimé Louis Vuitton, accessoires Dior).

« J’ai vu des indigènes en équilibre sur des morceaux de bois taillés, qui exécutaient avec une adresse diabolique des manoeuvres au milieu des rouleaux en furie de l’océan ». En 1778, James Cook débarque sur les côtes des îles Sandwich ; l’homme blanc découvre le surf, mais il faudra encore près de deux siècles et un détour par Hawaï, puis la Californie et enfin l’Australie, pour que le sport sacré des Polynésiens s’installe sur les côtes françaises !

Sur la Cadillac d’Alain Bégué, un aperçu de l’époque folle du surf-trip (66)

En France, la première planche apparaît en 1956. C’est à l’occasion du tournage du film Le soleil se lève aussi, tiré du roman d’Ernest Hemingway, que le scénariste et mari de Déborah Kerr, Peter Viertel, se rend, accompagné de Dick Zanuck, alors simple assistant de production et surtout fils du producteur Darryl Zanuck, à Biarritz. Dick, fou de surf, glisse sans dire mot une longboard dans le matériel de tournage. Mais c’est Peter Viertel qui la réceptionne et doit, accessoirement, s’acquitter des droits de douane sur la planche, soit 170 % de sa valeur ! Après avoir rusé avec la frontière espagnole pour la faire entrer – en fraude – en France, le cinéaste décide de l’essayer, sans connaître aucune indication quant à son utilisation.

Résultat : un « nose » cassé. C’est un certain George Hennebutte, sorte de Mac Gyver toujours en quête d’invention, qui la lui répare à condition de l’essayer à son tour. George et Peter surfent leurs premières vagues. Ébahis par leur démonstration sur la Plage des Basques, quelques hardis pionniers se lancent à la conquête des rouleaux de l’Atlantique. Parmi eux, Joël de Rosnay, aujourd’hui président de Biotics International et conseiller du président de la Villette.

Il relate avec humour ses premiers pas, du haut de ses 19 ans, sur une planche offerte par Peter Viertel : elle pèse 30 kg, n’a pas de leash c’est-à-dire d’attache à la cheville, il faut donc aller la rechercher au bord de la plage à chaque chute, elle glisse comme une savonnette, jusqu’à ce que d’autres Américains de passage, compatissants, expliquent à ces Français persévérants qu’il faut cirer sa planche avec de la wax et placer ses pieds de côté pour avoir l’équilibre. C’est une époque où il faut encore préciser aux mauvais esprits qu’ « un surf n’est pas une planche à repasser ».

Au début des années 60, ces « Tontons Surfeurs », comme on les appelle aujourd’hui, sont moins d’une centaine. Ces illuminés bravent les océans pour le panache (d’écume), leurs joutes aquatiques ne sont encore qu’affaire de prestige et d’égo.

Un nouveau mode de vie

Dans les années 70, ce sont les vagabonds de la vague étrangers, attirés par les spots français, qui imposeront le surf style californien : « combis » Volkswagen, cheveux longs, Flower Power et marijuana scandalisent la gentry de la Côte Basque et les municipalités qui voient d’un fort mauvais œil l’invasion de leurs côtes. Pour cette génération, plus qu’un simple sport, le surf devient alors un mode de vie qui mêle liberté et harmonie avec la nature, hédonisme et fraternité. Une culture de la plage, de l’utopie, de l’insouciance.

Le « soul surfeur » a ses rites, ses codes, son style vestimentaire. Il écoute les Beach Boys ou Jan and Dean, lit les BD du Surfer d’Argent, de Captain Good Vibes ou de Murphy et plane devant The Endless Summer, film culte de Bruce Brown, qui renforce le mythe des plages californiennes des sixties. Et déjà les prémices du surf challenge, pro et business se dessinent dans le sillage des big boys de l’époque.

À droite, André Plumcocq, « le coiffeur », tient la première planche apparue sur les côtes françaises, en 1956, grâce à Dick Zanuck. À gauche, Joël de Rosnay s’appuie sur une des planches importées par Peter Viertel (Côte des Basques,1958).

Le top 44

En 1968, l’Australien Nat Young est sacré champion du monde sur « Magic Sam » et révolutionne le surf avec sa planche courte qui autorise des manoeuvres extraordinaires. Avec la shortboard, changement de style et peu à peu d’esprit. Le circuit professionnel tel qu’il existe aujourd’hui apparaît en 1976. Lacanau et Hossegor comptent parmi les douze épreuves du World Tour et beaucoup de champions élisent domicile à l’année dans la région.

Désormais, le surf apparaît comme un levier social ! Les « soul surfers » deviennent des guerriers de la vague qui s’affrontent afin d’accéder au saint des saints, le Top 44, porte ouverte à la notoriété et au sponsoring. Celui-ci est massif, efficace, et permet aussi bien aux surfeurs de vivre leur passion qu’aux marques de promouvoir leurs articles en s’offrant ces dieux de la vague auxquels s’identifie toute une génération. C’est vraiment par le biais du surfwear que le surf se répand comme une traînée de poudre. « Gone surfing » (« parti surfer »), peut-on lire parfois à la porte close des boutiques australiennes.

Des majors mondiales

Pas facile de concilier caprices de la vague et vie professionnelle… À moins de bâtir son empire sur le sable. C’est le pari tenu des pionniers du surfwear, en répondant à des questions simples par l’innovation, dans les années 70 : le « board short » ou « surf trunk », un maillot-bermuda ceinturé qui ne se retrouve pas sur les genoux au moindre rouleau, est né.

Quiksilver a ainsi vu le jour sur la plage de Torquay en 1969, et Billabong en 1973, sur le spot de Burleigh Heads. En trente ans, les boutiques de surfeurs-bricoleurs australiens sont devenues des majors mondiales, cotées en bourse. De l’artisanat à Wall Street, le succés est éclatant. La culture surf ne se contente plus des plages, elle envahit les villes et déferle sur le bitume.

La surf couture

À Londres, dans le brouillard de la Tamise, le photographe de mode David Sims a ouvert un surf-shop ultra-tendance « Low Pressure », tandis que Quiksilver, établi depuis 1984 sur les spots de la Côte basque, s’est installé sur les Champs-Élysées. Sortis de leur carcan surf, ces vêtements ne concernent plus le seul cercle des initiés, ados et lolitas. Ils se répandent dans la rue, les bureaux, les milieux branchés, sans compter que l’esprit « glisse » est encore relayé par le snowboard en montagne et le retour en force du skate sur le macadam. Et ça marche !

Car le surf symbolise l’aspiration à la liberté, au voyage, à une vie authentique, en communion avec la nature. C’est aussi la réalisation et le dépassement de soi par les sensations extrêmes – glisse, vitesse, adrénaline – et la fascination de l’inaccessible. Bref, les chasseurs de vague, toujours en quête du Graal, sont d’un romantisme échevelé… et font vendre ; et plus qu’un produit, un mode de vie… Mais la vraie surprise, consécration ultime et baptême du chic pour la surf-culture, ce sont les défilés de mode à Paris : néoprène, imprimés hawaïens, coupes combis et hibiscus ont inondé les podiums. Reconnaissance ultime… ou suprême trahison de l’esprit cool et marginal des débuts, même la haute couture s’inspire du surf !

Le sport des rois

D’ailleurs, James Bond surfe, les Charlie’s Angel surfent, Cameron Diaz aussi, sans oublier, dans le Pays Basque, Peyo Lizarazu, frère du footballeur, sur l’impressionnante Bellara, Guy Forget à Guétary, et même Yvan Attal… Mirage ou réalité, la glisse n’a pas fini de faire rêver ! Car, malgré la médiatisation, la mode et l’argent, l’esprit et la passion de ses adeptes restent intactes. Sa pratique ardue, ingrate, constitue leur meilleur garde-fou. Le surf requiert persévérance, courage et forme physique : que d’efforts et de lutte pour quelques secondes de plaisir ! Ici, il n’y a de place que pour les vrais passionnés, les accros ; les rêveurs regagnent vite la plage et jouent les spectateurs. C’est pourquoi, le surf reste le sport des rois, jusqu’à l’extrême : kitesurf, accroché à un cerf-volant, et surf tracté pour les grosses vagues, à admirer dans le film Riding Giants, avec Laird Hamilton qui a inventé cette technique. Les fils de la mer, ces nouveaux héros qui repoussent toujours plus loin le flirt avec la vague, assurent que dans les tubes, on tutoie Dieu. La métaphysique des tubes ?

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Article parAngélica Tanowska
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